L’impossibilité du deuil amoureux – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 15 juin 2013

Voilà, c’est fini. Notre histoire d’amour s’est achevée. Bel et bien. Finis les mamours et les surnoms. On ne se promènera plus dans la rue deux par deux. On a rompu, il l’a quittée, elle lui a dit que c’était terminé, ils ont compris que ça ne servait plus à rien. La rupture est là. La douleur est là. Là où ça fait mal. Dans le ventre, au milieu. Elle s’est bien logée dans le diaphragme et aime s’étendre au moindre soubresaut vers les autres parties du corps. Et les soubresauts sont fréquents. Parce que le deuil relationnel est dur à faire. Surtout aujourd’hui, surtout au Liban. Le deuil, c’est la perte définitive de quelqu’un à qui on tient. Et en amour, comme dans la mort, il y a des phases. Particulièrement quand on se fait larguer. Dévastation, sevrage, intériorisation, rage et relèvement. C’est souvent dans l’ordre, rarement dans le désordre, parfois tout ensemble. On ne se rend pas compte, lorsqu’on est en plein break up (pourquoi up et pas down ? ), qu’on passe d’une phase à l’autre. On pense qu’on ne va jamais s’en sortir. Qu’on va mourir d’amour, ne plus se relever, ne plus aimer, alors qu’on sait que le plus souvent, un clou chasse l’autre. On a mal partout. On a la nausée. On n’a qu’une envie, que demain soit un autre jour. Que tout ça soit derrière. On a envie/besoin d’oublier. Sauf que. Sauf qu’aujourd’hui, il est de plus en plus difficile de faire rapidement son deuil amoureux. Surtout dans un pays aussi petit que le nôtre. Dans un pays où on trébuche toujours sur l’autre (surtout depuis que c’est fini). Cet(te) autre qu’on aimerait rayer de notre vie. Cet(te) autre qui est partout sur le Net. Cet(te) autre qui fréquente les mêmes endroits. Cet(te) autre qui, même si on reste reclus chez soi, croisera les autres. Cet(te) autre dont on ne maîtrise plus le quotidien. On aura beau avoir usé de tous les stratagèmes pour se préserver, on aura beau avoir essayé les danses vaudoues pour éloigner les tentations, on aura beau s’être fait couper les cheveux pour changer de (et dans la) tête, pendant un long moment on y pourra rien. Il y aura encore et toujours les réseaux sociaux, le téléphone, notre milieu infernal pavé de ses membres bien intentionnés. Et même si on a effacé son numéro avec arrogance, pour ne plus voir ses apparitions sur whatsApp, même si on l’a bloqué(e) sur Facebook pour ne plus avoir à interpréter ses statuts, les chansons qu’il/elle poste, même si on l’a deleté(e) d’Instagram pour ne plus se taper son sourire béat de crétin(e) satisfait(e) au bras de sa nouvelle douce moitié, même si on a repeint la maison, fait une 2aboulé de ses fringues, même si on a rayé sa voiture, si on a arrêté d’écouter l’horrible Un-break my heart de Toni Braxton, si on a troqué les films tristes pour des comédies pourries, même si on a déménagé parce que soudain on se croise les jours au supermarché, si on a troqué Mar Mikhaël pour Hamra, même si on a décidé qu’on allait passer à autre chose en lisant la longue liste des raisons pour lesquelles il valait mieux que ça s’arrête, il y aura toujours, mais alors toujours une âme charitable, un copain bien intentionné, une amie pleine de bons sentiments, un connard pour rappeler votre ex à votre bon souvenir. Tu sais, je l’ai vu hier. Il n’était pas seul, mais tu sais, elle n’est pas jolie. Un peu vulgaire, trop petite, tu es bien mieux. Mais pourquoi tu m’en parles ? Pourquoi tu me racontes ? C’est pour ton bien. Elle a changé de parfum, elle est en forme, elle a maigri. Pourquoi me parler d’elle ? Pourquoi remuer le couteau dans la plaie quand l’autre saigne encore. Parce que c’est comme ça. Parce que le malheur des uns rend celui des autres plus supportable. Il se marie le mois prochain, elle est pas mal, elle a l’air gentille, il semble amoureux. C’est dommage, vous alliez si bien ensemble. Tu crois franchement que tu trouveras une femme comme elle ? Tu n’es plus toute jeune, c’est chiant qu’il t’ait quittée. Tais-toi. Arrête. Arrête de m’appeler les samedis et dimanches matin pour me dire que tu l’as croisé(e) la veille (même si j’ai envie de savoir). Arrête. Arrête parce que tu t’es vu la semaine dernière lorsque tu as appris qu’elle venait de se fiancer. S’il te plaît, balaye devant ta porte avant de taper à la mienne. Parce qu’aujourd’hui c’est fini.

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2 réflexions au sujet de « L’impossibilité du deuil amoureux – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 15 juin 2013 »

  1. Magnifique chronique Médéa. Vos mots illustrent à la perfection ce qui a certainement été le quotidien de tout un chacun. Dommage qu’il soit impossible de la relayer via l’olj sur certains réseaux sociaux pour le moment.

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