Clichés flous – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 27 juillet 2013

Ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants et vécurent heureux. Les poncifs des comptes de fées, on les connaît par cœur. Ceux des films romantiques aussi. Dans ces comédies-là – ces merveilleux girl’s movies que les mecs adorent détester – on nous sert du sirupeux à toutes les sauces. Des gens qui se méprisent et qui finissent par se marier, des réveils en beauté, des scènes de sexe parfaites, des ralentis qui aident. Et une musique qui accompagne le tout. Ces instants ponctués du morceau qu’il faut, genre Prélude de Bach qui arracherait même une larme à une assemblée de bureaucrates. Mais dans la réalité, à part ces rares fois où on a la douce impression qu’il y a une musique à l’intérieur de nous, c’est une autre paire de manches. Les scènes romantiques sont sonorisées, mais plutôt par le bruit des voitures, les voix des collègues ou la sonnerie du téléphone. Moins glam, ça c’est sûr. Et surtout plus compliqué à vivre ce moment-là qu’on a toujours rêvé parfait. Une partie de jambes en l’air avec orgasmes garantis de part et d’autre, réveils le matin l’haleine fraiche, l’œil éclairé et le teint lumineux, et cette détestation qui finit en grande histoire d’amour avec trompettes et fanfare. Ouais… mais non. Dans la vraie vie, c’est pas vraiment ça. Pas vraiment comme ça. Parce que les clichés ça existe quand même. Ça existe beaucoup. Et on y croit. On y croit tellement que neuf fois sur dix, on se plante. Parce qu’on a vu des signes, enfin parce qu’on a voulu en voir. On a tripé sur ce coucher de soleil, sur cette soirée accoudé(s) au bar d’un hôtel, sur cet amour de lycée qu’on croise au coin d’une rue, sur ces deux caddies qui s’entrechoquent au supermarché. Evidemment que parfois certaines histoires d’amour débutent ainsi. Par hasard. Un hasard qui n’en est pas un. Par un accident de voiture, par un dîner auquel on n’avait pas envie d’aller, par une danse lors du mariage d’une petite cousine. Mais souvent, alors que le décor est là, que la musique est là, que le timing semble magique, que la mise en scène semble parfaite, on a tout faux. C’est juste que si le scénario est super bien ficelé, les acteurs ne sont pas les bons. Le personnage peut-être mais pas l’acteur/l’actrice principal(e). Comme dans ces périlleuses amours de vacances. On est beau, on sent bon le sable chaud, les corps sont dorés, le vin frais coule à flots, l’eau est fraiche. Il/elle est là en vacances. Il/elle est venu(e) voir ses parents. Il/elle vit à l’étranger, comme beaucoup de Libanais. On passe du bon temps. Les sunset se vivent sur des rooftops, les soirées finissent à l’aube. On rit, on s’aime, le sel dans les cheveux, l’iode qui caresse la peau. Et puis (quand) vient la fin de l’été sur la plage. On se sépare à l’aéroport, on verse une larme, on se promet des lettres (des e-mails quoi), on projette de se voir aux vacances de la Toussaint. On s’écrit, on correspond. On fantasme ces amours épistolaires en écoutant « La Javanaise ». Et puis arrive le mois de novembre. Et là, ça fait mal. Le teint est plus gris et l’embonpoint dû à trop de vin a fait son apparition sous le col roulé parisien. Finies les amours légères. Finie la symphonie de violon qui a rythmé l’été. Fini le cliché estival de l’histoire qui perdure au-delà des frontières. Le charme n’opère plus. Le cliché est solide. Il est coriace. On est seule dans un hôtel au fin fond de l’Andalousie. Pour du boulot. Il monte dans l’ascenseur. Il est beau. Eye contact. Quelques mots échangés. On prend un verre ? Avec plaisir. On est tipsy, on rigole, on se trouve des affinités. Et puis l’homme devient pressant. Tellement, que ça en devient flippant. On prétexte un fiancé et on s’enferme à double tour en feignant de dormir quand il revient à la charge. C’est que le type est marié et conclure rapidement fait partie de sa stratégie. Cliché. On ne peut plus cliché. Comme la copine qu’un ami nous envoie de l’étranger. Fais la visiter Beyrouth. Elle est mignonne ? Pas mal. Scénario presque parfait. Le crime aussi. Ladite bonne femme est d’un âge avancé et elle n’a rien de mignon, si ce n’est le filet. Idem avec cette bombe qui s’assoit à la place E11 dans l’avion qui nous ramène à l’AIB. On s’attendait au gras monsieur qui allait s’endormir sur notre épaule. Et la bombe est là. Mais la bombe n’en est pas vraiment une. C’est une horreur de vulgarité et de bêtise. La musique était bien présente lors de l’atterrissage mais là, Feyrouz nous donne envie de pleurer. Tout comme ce sublime voisin qui ouvre la porte torse nu et qui, une fois habillé pour nous aider à changer la bonbonne de gaz s’avère être un plouc fini. Niveau musique c’est la cata. Ya ma7la Clayderman.

 

 

 

Coup de gueule – Médéa Azouri, l’Orient-Le Jour, samedi 20 juillet 2013

Ceci est un coup de gueule. Un gros coup de gueule, bien gras. Saturé en huiles non essentielles et plein d’amertume. Il y a quelque chose de pourri au royaume du Liban. Comme une vermine qui parasiterait toute velléité d’harmonie et de douceur. Une douceur qu’on a de plus en plus de mal à retrouver. Un coup de gueule parce que lorsqu’on enlève son bouclier censé nous protéger de l’extérieur, qu’on ôte notre armure antiradiations, on est face à un pays, à un peuple que l’on ne reconnaît plus.
Que se passe-t-il au Liban ? Que s’est-il passé pour que chaque jour, chaque instant se déversent autant de haine, autant d’agressivité, de mépris et de violence ? Pourquoi les Libanais (et j’en suis une) en sont-ils arrivés là ? Toutes les équations sont possibles. Toutes les tentatives de réponses sont plausibles. La situation, le passé, la crise, le monde, les autres. Mais encore. Le problème c’est que dans ce foutoir général, dans notre pays qui va à la dérive, il y a un tel taux de brutalité impossible à occulter qu’on finit par se faire bouffer. Tellement dévorés que nous sommes tous devenus de véritables bombes humaines. Des cocottes-minutes prêtes à exploser au moindre soubresaut. Prêts à appuyer sur le détonateur à chaque coup de klaxon, à chaque petite exaction commise, à chaque fois qu’on est contrarié. Il n’y a rien à dire, en chacun de nous, en chaque Libanais sommeille un putain de volcan dont la lave coule par les narines. Par tous les pores. Que se passe-t-il ? Pourquoi ? Comment a-t-on fait pour que cette soi-disant richesse pluriculturelle soit devenue notre plaie dans laquelle nous remuons inlassablement le couteau ? On n’aime plus personne. Le Libanais n’aime personne d’autre que lui-même. Ni son voisin ni son compatriote et encore moins les autres. Le Libanais est raciste, condescendant, méprisant, arrogant, matérialiste et superficiel. Il se pense supérieur. Mais à qui, à quoi. D’où vient cette suffisance ? On se fout de la gueule de qui ? On critique tout et tout le monde, on n’est jamais pour, on est juste toujours contre. On reproche au Festival de Baalbeck de se délocaliser. On leur aurait reproché d’avoir annulé. On jette des tomates sur le convoi d’un député en hystérisant la situation. On castre un homme à Baïssour. On frappe les employés de maison. C’est le Moyen Âge. On ne tire plus rien de positif, on ne relève que le mauvais. On monte une cabale sur les réseaux sociaux dès qu’on a quelqu’un dans le collimateur. On s’insulte avec véhémence. On cherche à écraser autrui pour se donner un peu de substance. Même les plus pacifistes démarrent au quart de tour tels des pucerons enragés, excités par l’effet de foule. Planqué derrière son écran d’ordi, le Libanais, comme la planète entière, se déchaîne contre autrui. Mais, comme souvent, le Libanais est dans l’exacerbation. Une exacerbation entretenue par un égo surdimensionné que les Facebook et autres Instagram ne font rien pour aider. On aime l’extrémisme au Liban. On y vit, nourris par un discours paradoxal, cet extraordinaire moyen utilisé pour paralyser l’autre. Du coup l’autre n’a plus que la violence comme réponse. Ceux qui sont censés nous défendre nous attaquent. Ceux qui pensent comme nous retournent leur veste. Ce sont eux nos pires ennemis, nos plus cruels agresseurs. Ceux qui nous démontrent à chaque instant qu’il est totalement inutile d’avoir une quelconque fibre patriotique puisque rien d’autre ne prime au royaume du cèdre que l’individualisme. 17 communautés certes. Mais qui se détestent et qui s’entre-tuent. À l’extérieur comme à l’intérieur. En éternelle compétition avec l’autre. Et comment pourrait-on avec ce foutu système qu’est le nôtre réussir un jour à écrire notre avenir. Impossible de l’écrire puisque nous n’avons jamais réussi à (re)lire notre histoire. Alors, aujourd’hui, en ce mois de juillet 2013 où toutes les tensions, qui ne sont mêmes plus du domaine du palpable, sont en train de nous emmener sur un terrain des plus dangereux, on fait quoi ? On fait quoi de toute cette violence qui nous immobilise quand le reste du monde avance. On fait quoi quand on a les mains liées et qu’on assiste, impuissant, au massacre général de ce pays qu’on aime tant ? On fait quoi et comment pour que l’on ne soit plus violent à notre tour. On fait quoi pour que tout redevienne comme avant. Que tout redevienne comme avant… pour après.

Made in Lebanon – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 6 juillet 2013

Ibn min ? Qui est sa mère ? C’est la fille de qui ? Quel lien de parenté avec le neveu de la voisine du khédargé ? Où tu habites ? D’où tu viens ? Dans quelle école as-tu été ? Où as-tu fait tes études ? On adore connaître l’origine des gens, leur lignée, leur provenance. On aime savoir d’où ils viennent. S’ils sont du Metn ou du Chouf, du Sud ou de Beyrouth. S’ils ont un quelconque lien de sang avec une copine ou avec un collègue. S’ils ont du sang bleu ou du sang orange. S’ils sont english educated ou frenchy coucou. C’est probablement parce que c’est rassurant. Rassurant de situer une personne avant de la connaître. Comme si elle vous refilait son CV avant un entretien. Pas un CV professionnel avec le métier, le poste, le rang (quoi que) mais une fiche technique ultra personnalisée et détaillée de son passé. Avec dans l’ordre, le prénom du père, de la mère, des grands-parents. Les ascendances et les filiations, le village d’origine, le rite religieux (malheureusement), les préférences politiques (impossible de passer outre). Le cercle amical ensuite. Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. Combien d’amis communs on a. Le parcours scolaire. Dis-moi dans quelle école tu as été, je saurai comment tu es forgé(e), comment tu penses. Le parcours amoureux. Dis-moi avec qui tu es sorti(e), qui tu as épousé, je connaitrai tes goûts. Rien de mieux qu’un curriculum vitae fourni au lieu d’un blind date. On aime rarement l’inconnu. Particulièrement au Liban. Au Liban tout le monde a un peu d’hémoglobine de mokhtara dans les veines. Il y a les rois de l’arbre généalogique, les pros des aïeuls. Ceux qui savent qui a épousé qui il y a trois générations et qui dans leur trip vous ramènent au temps du Mir Bachir. Il y a les reines du potin qui salslo les conquêtes et les maîtresses. Il y a les petits princes des réseaux sociaux qui vous expliquent qui est qui. Le Liban est un grand bottin, un  gros Who’s who intéressant. Parce que ce qui est fascinant dans cette quête d’origine, ce n’est pas seulement son but. Savoir qui est qui pour mieux cerner l’autre. Pour ne pas avoir de mauvaises surprises, pour ne pas se planter. Ce qui est également curieux, c’est pourquoi a-t-on cette habitude ancrée en nous ? Pourquoi ce besoin de toujours savoir d’où vient quoi, d’où vient qui. Pourquoi toujours demander où a été achetée cette robe, si elle existe à Beyrouth, où on peut trouver la même. Parce que la robe est bien plus belle si on en connaît la marque. Pourquoi toujours demander d’où vient ce gâteau ? Pas forcément d’où, mais aussi de chez qui. Comme si le gâteau allait être meilleur si on connaissait sa provenance. C’est d’ailleurs un peu de ça dont il s’agit. Dites à quelqu’un que le Bahamas qu’il est en train de déguster vient de chez l’obscur dekken du coin alors qu’il vient d’une des meilleures pâtisseries d’Achrafieh, il aura du mal à l’avaler. Subjectivement, il n’aimera pas ce combo chocolat banane. Et inversement. On aura éternellement besoin d’étiqueter les gens pour mieux les définir, pour mieux les expliquer. Pour mieux comprendre mais aussi pour s’assurer qu’on est au bon endroit avec les bonnes gens. Comme ça, pas de quiproquo, pas de malentendu. On a labellisé l’autre et notre désir d’appartenance est réconforté. Notre peur du nouveau aussi. On ose quand même parfois sortir des sentiers battus. On ose parler à des étrangers. On pose quelques questions, mais on ne s’aventure pas plus loin. Sauf si on a réussi à en savoir un peu plus. Grâce à des amis communs, grâce à Facebook, grâce à. Sinon, non. Comme si il y avait un soupçon de discrimination qui ne serait réconfortée que par un écriteau avec le pedigree bien complet de la personne en face. C’est comme ça que nous sommes. C’est comme ça que nous fonctionnons. On a besoin de posséder des informations sur les autres pour mieux les appréhender. Peut-être parce que nous avons été Phéniciens. Parce qu’on a toujours été des voyageurs, des marchands. C’est peut-être pour cela qu’on a besoin de mettre une étiquette sur les gens et les choses. De savoir d’où ils viennent pas pour savoir où ils vont mais plutôt où on va.