Coup de gueule – Médéa Azouri, l’Orient-Le Jour, samedi 20 juillet 2013

Ceci est un coup de gueule. Un gros coup de gueule, bien gras. Saturé en huiles non essentielles et plein d’amertume. Il y a quelque chose de pourri au royaume du Liban. Comme une vermine qui parasiterait toute velléité d’harmonie et de douceur. Une douceur qu’on a de plus en plus de mal à retrouver. Un coup de gueule parce que lorsqu’on enlève son bouclier censé nous protéger de l’extérieur, qu’on ôte notre armure antiradiations, on est face à un pays, à un peuple que l’on ne reconnaît plus.
Que se passe-t-il au Liban ? Que s’est-il passé pour que chaque jour, chaque instant se déversent autant de haine, autant d’agressivité, de mépris et de violence ? Pourquoi les Libanais (et j’en suis une) en sont-ils arrivés là ? Toutes les équations sont possibles. Toutes les tentatives de réponses sont plausibles. La situation, le passé, la crise, le monde, les autres. Mais encore. Le problème c’est que dans ce foutoir général, dans notre pays qui va à la dérive, il y a un tel taux de brutalité impossible à occulter qu’on finit par se faire bouffer. Tellement dévorés que nous sommes tous devenus de véritables bombes humaines. Des cocottes-minutes prêtes à exploser au moindre soubresaut. Prêts à appuyer sur le détonateur à chaque coup de klaxon, à chaque petite exaction commise, à chaque fois qu’on est contrarié. Il n’y a rien à dire, en chacun de nous, en chaque Libanais sommeille un putain de volcan dont la lave coule par les narines. Par tous les pores. Que se passe-t-il ? Pourquoi ? Comment a-t-on fait pour que cette soi-disant richesse pluriculturelle soit devenue notre plaie dans laquelle nous remuons inlassablement le couteau ? On n’aime plus personne. Le Libanais n’aime personne d’autre que lui-même. Ni son voisin ni son compatriote et encore moins les autres. Le Libanais est raciste, condescendant, méprisant, arrogant, matérialiste et superficiel. Il se pense supérieur. Mais à qui, à quoi. D’où vient cette suffisance ? On se fout de la gueule de qui ? On critique tout et tout le monde, on n’est jamais pour, on est juste toujours contre. On reproche au Festival de Baalbeck de se délocaliser. On leur aurait reproché d’avoir annulé. On jette des tomates sur le convoi d’un député en hystérisant la situation. On castre un homme à Baïssour. On frappe les employés de maison. C’est le Moyen Âge. On ne tire plus rien de positif, on ne relève que le mauvais. On monte une cabale sur les réseaux sociaux dès qu’on a quelqu’un dans le collimateur. On s’insulte avec véhémence. On cherche à écraser autrui pour se donner un peu de substance. Même les plus pacifistes démarrent au quart de tour tels des pucerons enragés, excités par l’effet de foule. Planqué derrière son écran d’ordi, le Libanais, comme la planète entière, se déchaîne contre autrui. Mais, comme souvent, le Libanais est dans l’exacerbation. Une exacerbation entretenue par un égo surdimensionné que les Facebook et autres Instagram ne font rien pour aider. On aime l’extrémisme au Liban. On y vit, nourris par un discours paradoxal, cet extraordinaire moyen utilisé pour paralyser l’autre. Du coup l’autre n’a plus que la violence comme réponse. Ceux qui sont censés nous défendre nous attaquent. Ceux qui pensent comme nous retournent leur veste. Ce sont eux nos pires ennemis, nos plus cruels agresseurs. Ceux qui nous démontrent à chaque instant qu’il est totalement inutile d’avoir une quelconque fibre patriotique puisque rien d’autre ne prime au royaume du cèdre que l’individualisme. 17 communautés certes. Mais qui se détestent et qui s’entre-tuent. À l’extérieur comme à l’intérieur. En éternelle compétition avec l’autre. Et comment pourrait-on avec ce foutu système qu’est le nôtre réussir un jour à écrire notre avenir. Impossible de l’écrire puisque nous n’avons jamais réussi à (re)lire notre histoire. Alors, aujourd’hui, en ce mois de juillet 2013 où toutes les tensions, qui ne sont mêmes plus du domaine du palpable, sont en train de nous emmener sur un terrain des plus dangereux, on fait quoi ? On fait quoi de toute cette violence qui nous immobilise quand le reste du monde avance. On fait quoi quand on a les mains liées et qu’on assiste, impuissant, au massacre général de ce pays qu’on aime tant ? On fait quoi et comment pour que l’on ne soit plus violent à notre tour. On fait quoi pour que tout redevienne comme avant. Que tout redevienne comme avant… pour après.

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Une réflexion au sujet de « Coup de gueule – Médéa Azouri, l’Orient-Le Jour, samedi 20 juillet 2013 »

  1. on fait quoi ?
    On écrit comme vous le faites si bien. Enfin, je ne sais quoi vous dire, même qu’il faudrait pouvoir écrire le silence pour que vous soyez entendue vous, la voix du Liban.

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