Petits meurtres en famille – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 24 août 2013

Ceci est mon testament qui révoque toutes dispositions antérieures. Je soussigné (e) M/Mme, exerçant la profession de, demeurant, né(e) le à, célibataire/veuf, prends les dispositions testamentaires suivantes : J’institue pour mes légataires… À partir de cette ligne-là, c’est le bordel assuré. On a beau avoir joué ensemble des années durant, dormi dans la même chambre, fait nos anniversaires dans le grand jardin familial, été les témoins de mariage de l’un et de l’autre, une fois qu’il s’agit d’héritage, le partage des biens devient bien plus ardu que celui d’une chambre. Finis les liens de sang. Finis les jeux d’enfants, les batailles de polochon, les collections de petits soldats, cette fois, on part en guerre. Devant les tribunaux, lâchant de sales coups biens bas sur ceux avec qui on pose tendrement dans les albums de famille. Ladite famille n’existant plus en cas de succession. On en a vu des familles qui se sont entretuées à cause d’une parcelle de terrain, d’un bout de terre au fin fond du Akkar. À cause d’un héritage injuste privilégiant souvent les hommes – mentalité ancestrale et conservatrice oblige. Mais toutes les familles sont bancales. Les trahisons sont souvent de rigueur. Les discordes politiques ou les adultères étant également de belles sources de conflit. Et quand il s’agit de dollars, les heurts se font plus violents. Deux sœurs se chamaillent pour un solitaire, un sac Hermès en croco ou le long manteau de zibeline ayant appartenu à maman chérie. Et le combat de boue commence alors que le corps vient d’être inhumé. On pense depuis longtemps à cette belle et grande maison de Zahlé. On la lorgne depuis notre plus jeune âge en y construisant de beaux châteaux espagnols. Sauf qu’on est 15 à la désirer. Eh oui, lorsque l’héritage saute une génération, il ne s’agit plus d’un fratricide mais d’un cousinicide. Et on se bat becs et ongles pour savoir qui va obtenir gain (de cause). Et que la branche du khal se lie pour essayer de prendre la plus grande part du gâteau et que le plus friqué de la bande rachète les parts des autres. Et au bout du compte, on finit fréquemment par vendre la maison, parce qu’à cause du découpage de ces 600 m2, on se retrouvait héritant des toilettes pour invités. Et voilà comment cette maison qui a abrité les parties de 14 de nos tantes, les butins de guerre de notre grand-père, nos cache-cache et nos premières amours de vacances, est partie en fumée, rachetée par la banque parce qu’elle était hypothéquée ou tombant dans les mains d’un riche étranger qui avait envie de se payer une demeure libanaise. Ces batailles-là sont sordides. Parce que souvent une famille choisit une bête noire et s’en prend à elle, parce que souvent un frère rachète en secret les actions de sa mère, parce que souvent il y a un des fils qui n’a jamais rien foutu au sein de la société de papa tandis que l’autre a trimé depuis sa tendre jeunesse gravant doucement les échelons de la hiérarchie paternelle. Ces batailles-là sont sournoises. Parce qu’on a souvent fait de la lèche à ce vieil oncle jamais marié dont on a longtemps espéré qu’il nous ferait l’honneur de nous désigner comme son digne successeur. Jusqu’au jour où ce septuagénaire a décidé de convoler avec une pétasse vénale et aussi perfide que les gentils neveux. Adieu la fortune qu’on avait déjà investie virtuellement. La question de l’héritage est pointilleuse et elle est souvent taboue. Il y a des parents qui écrivent tout, partagent tout avant leur départ. D’autres qui pensent que leurs gosses veulent les enterrer avant leur mort. Et c’est là que ça part en vrille. On se retrouve avec des comptes bancaires à l’unilatéral, sans mention et/ou, avec des frais de succession hors du commun et des batailles immondes autour d’un père ou d’une mère qui n’a rien voulu céder pensant qu’il/elle serait éternel(le). Un déni qui deviendra un jour un des mythes de la famille. On a tout perdu parce que papa n’a pas bien fait ses comptes. On a du vendre. Ma grand-mère avait tout laissé en livres libanaises à la banque. Mon grand-oncle (d’Amérique) était richissime mais il a eu un revers de fortune. On a tous un ou une aïeul(e) qui était blindé(e) aux as, qui faisait partie de la haute, un aïeul qui permet, dans nos discussions, de nous racheter des lettres de noblesse. Ces lettres de noblesse enfouies sous la maison de Zahlé qu’on a perdue. Un mythe effondré à coups d’arnaques et de guerres (lasses) fratricides. Comme celles de notre pays.

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