Le(s) petit(s) papier(s) – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 31 août 2013

Lorsqu’on a vécu longtemps en France ou qu’on a des amis originaires de l’hexagone ou qu’on manie la langue de Baudelaire depuis toujours, on ne peut pas ne pas avoir remarqué que les Français aiment bien utiliser l’adjectif « petit ». On prend un petit verre, une petite pause, on fait une petite sieste, on grignote un petit bout quand on a un petit creux. N’est-ce pas ma p’tite dame. Caractère diminutif ? Affectueux ? Méprisant ? L’adjectif « petit » n’a plus aujourd’hui son sens premier qui est celui de la dimension. On peut être toutes sortes de petit(s). Une petite fille qui n’a pas atteint toute sa croissance, toute sa taille. Un petit chou, objet d’affection. Un petit ami. Pourtant si grand. Pourquoi est-il petit ce grand amour ? Est-ce une litote ? Ou est-ce tout simplement l’idée qu’un amour est toujours plus petit qu’une amitié. Mouais. Toujours est-il qu’il y a plein de petits en France. Des petits tendres qui viennent souvent après un possessif, des petits qui évoquent l’enfance, des petits méprisés, des petits péjoratifs, des petits complexés. C’est vrai qu’un petit con est bien plus violent qu’un gros con. Le gros est gras, le petit est plus mesquin. Et traiter quelqu’un de petit con est bien plus dédaigneux. Y’a aussi le pauv’ con, mais cette sortie-là, on la laisse à un autre petit (nerveux). Des petits, il y en a donc beaucoup. Et on les aime bien généralement. Les petits fours, les petits beurre, les petits frères, les petits coins de paradis, les petits cafés, les bons petits plats, les petits-déjeuners, les petits doigts qui disent des choses, les petits écrans. Et les petits pays. Comme le Liban exactement. Ce petit pays où généralement tout est grand. Ah, quand il s’agit d’ampleur, d’abondance, de profusion ou de démesure, le Libanais n’est plus du tout petit. Parce qu’il habite au centre du monde. Ensuite parce que petit n’est un mot de vocabulaire qu’on chérit particulièrement. Ici, on aime le grand. Les grandes voitures, les grands appartements, les gros comptes en banque, les grands titres au travail – tout le monde est directeur de quelque chose – les gros seins, les grosses lèvres, les gros cigares, les grands repas. Dans le genre buffet gargantuesque, on ne fait pas mieux. On reçoit vingt personnes, on fera donc vingt portions de viande, vingt portions de poisson, vingt portions de pâtes (et de quinoa bien sûr). Des restes qui resteront et que l’on mangera pendant vingt jours. On aime le grand au Liban. Les grands rooftops, les grosses soirées, les grands groupes, les grands voyages, les grandes familles. On aime tout ce petit monde qui se retrouve dans les grandes maisons familiales, dans les grands chalets de montagne. Et nous sommes à leurs petits soins. On aime faire des petits, des tout-petits. A qui on apprendra à aller au petit coin, à qui on dira de ne pas oublier une petite laine quand ils sortent. On écoutera leurs histoires quand ils seront grands. On boira du petit lait en les écoutant, avec cette douce satisfaction qu’ont les grands-parents quand ils passent du temps avec leurs petits-enfants. On leur fera une grande soupe quand ils auront un petit creux et on leur parlera à Noël du petit Jésus. On leur dira affectueusement que ce sont de petites têtes quand ils tenteront de parler en petit nègre avec les employés de maison ou avec le petit peuple et qu’ils ne lèvent jamais le petit doigt. On retournera dans des assiettes à dessert des petits suisses saupoudrés de sucre. On leur apprendra un jour qu’il y a de petites histoires et de grandes amours, des petits amis et des grands bonheurs. Et qu’on a souvent comparé l’orgasme à une petite mort. Une petite mort exquise. On a beau aimer le grand, il restera en nous et à jamais, le petit qu’on a été. Le petit à lunettes, la petite à couettes, le petit petit. Car après tout, la petite bête ne mange pas la grande. Ce petit article était en fait une petite parenthèse dans ce grand monde de brutes. Un petit article pour un petit pays – petit mais costaud – peuplé de grandes gens qui essayent inlassablement de s’en remettre petit à petit.

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