1984 – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 21 septembre 2013

Le sujet revient régulièrement. Comme un marronnier, comme un avertissement. Attention aux réseaux sociaux. Attention aux dérives. Attention à la vie privée sacrifiée sur l’autel des social medias. Attention parce qu’on a signé sans les lire les conditions d’utilisation. I have read and agreed to the terms and conditions of use. Mais bien sûr. Qui peut dire ce qu’il en est du respect de la vie privée sur Facebook, sur Instagram, sur Google, sur iTunes ? Quand on « check » la petite case, avant de s’inscrire, on zappe le texte et on vient de dire le plus grand mensonge de tous les temps. Comme quand on vous dit : le médecin est à vous dans quelques minutes. Le problème aujourd’hui, c’est qu’on a fiché nos gueules via la reconnaissance faciale, nos empreintes digitales avec la création du iPhone 5s et que donc, désormais, même nos dermatoglyphes sont stockées dans une immense base de données. Détenue par qui ? On n’en sait pas grand chose. C’est juste qu’on a l’impression d’être dans Les Experts ou NCIS. Style, tout le monde sait dans les bureaux de Mac Taylor ou de Jethro Gibbs, avec qui vous êtes sorti(e), comment vous surfez ou quelles sont vos préférences sexuelles via les sites de cul que vous visitez. Les boules. Surtout que vos photos sont partout. En petit, en grand, cropées, filtrées, peu importe, on connaît votre tête dans les tous les coins de la toile. On sait aussi où vous vous trouvez – question sécurité c’est génial – ce que vous mangez chez Fadel, si vous avez grossi, si vous êtes au Sunset du Montagnou ou si vous avez été viré. Plus besoin de moukhabarat, tout le monde l’est. George Orwell doit se retourner dans sa tombe. Dans le genre roman d’anticipation, on ne pouvait pas faire mieux que 1984. Big Brother is watching you ? Toute la planète oui. Ton ex, tes parents, ton patron, ta femme, ton amant, tes collègues. Tout le monde sait tout de toi. Hashtags à l’appui, comme ça, ça devient planétaire. On est dans le attention whorisme absolu et on s’étonne ensuite d’une violation de la vie privée. Et plus le temps passe, plus on s’engouffre dans le système sans aucune crainte de se faire bouffer. On se jette la tête la première dans la gueule du grand méchant loup. On est tour à tour exhibitionniste ou voyeur. On traque les mouvements de l’autre sans aucune crainte de se faire attraper. Sauf quand on like sans faire attention, la photo de la nouvelle petite amie de feu son fiancé. On est loin de la figure métaphorique du régime policier que décrit Orwell. Enfin, pas vraiment. C’est finalement ça la surveillance. Suivre et se faire suive. Pister les autres, se faire pister aussi. Nos photos sont stockées quelque part, nos téléphones sont sur écoute, nos vies sont filmées dans les bureaux, les ascenseurs et même dans les rues londoniennes où il y a une caméra pour 15 habitants. On s’intéresse à vous, à vos habitudes, à vos pulsions d’achat, à votre supermarché, à vos coordonnées, à vos relations, plus qu’on ne s’intéresse au sort des Syriens (sic). C’est ce qui rend le jeu encore plus pervers. Un jour tu m’aimes, un jour je pleure. Un jour tu me like, un jour tu es silencieux. Les réseaux sociaux sont à la fois les Voici du peuple et un CV totalement truqué. Plus les gens sourient dans leurs photos, plus ils posent, plus ils ont l’air de s’éclater, plus ils s’emmerdent dans la “vraie” vie. Parce que ces clichés qu’on “check” chaque quelques temps, sont tout sauf vrais. Les mises en scène sont souvent les mêmes. Et c’est comme ça que tout le monde sait que vous avez été au Skybar alors que vous vous êtes fait porter malade, que vous avez passé une semaine en bateau, que vous avez végété au Sporting. C’est très bien pour dire que la maison est vide. Maintenant, c’est un fait qu’on ne peut plus se passer de ces réseaux-là. Parce que l’addiction est rapide et qu’ensuite, ils sont plutôt pratiques. Ils font souvent office de bottin ou d’ANPE. Mais avouez, quand on s’y penche d’un peu plus près, c’est assez terrifiant. Déjà qu’on peut nous tracer grâce à nos téléphones, qu’on connaît nos moindres faits et gestes, on ne sait pas où l’avenir nous mènera. Demain, on analysera nos excréments puisque c’est déjà fait avec les poubelles qui témoignent de notre consommation. Demain, on volera nos examens de sang pour nous prescrire des trucs transgéniques, si ce n’est pas déjà fait. Demain, on lira nos rêves grâce aux téléphones posés sur nos tables de nuit. Demain, on fera de la délation. Flippant. Surtout que demain, c’est aujourd’hui.

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Tais-toi et mange – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 14 septembre 2013

UN PEU PLUS DE… Tais-toi et mange

 

Il n’y a rien à dire, nous sommes dans une période de déchirement. Un moment de grande solitude. Une solitude rythmée par les sifflements de la cocotte minute sur laquelle nous sommes assis. Une solitude qui nous ramène une fois de plus à de terribles questionnements. Que fais-je ici ? Je ne reconnais pas mon pays. Il n’y a pas une personne digne de me représenter. De faire entendre ma voix, bafouée quotidiennement par des gens avec qui je n’ai aucun point commun. Avec qui je ne partage rien. Plus rien. D’ailleurs combien de fois je me suis demandé ce qui m’avait un jour uni à mes concitoyens. S’il subsistait encore une certaine similitude entre nous. Un petit truc qui nous ferait penser que quelque part, au fin fond de chacun d’entre nous, il y a comme une empreinte génétique qui témoignerait de notre libanité. Pas une bactérie ni un microbe, mais une cellule vivante dont le cœur battrait encore. Pas la religion, ça, on l’aura malheureusement compris. Dieu n’est incontestablement pas/plus là. Il est trop occupé ailleurs. On le plaint. Pas la langue. Sûrement pas la langue. On a beau écrire le même alphabet, les mêmes mots, les mêmes phrases, on ne se comprend définitivement plus. Comme si on était coincés dans la tour de Babel, le langage brouillé par notre arrogance. Pas le physique. Alors là, vraiment pas le physique. De plus en plus de libanais ne ressemblent plus à rien. La musique peut-être encore un peu. Celle qui passait sur les transistors dans l’obscurité des abris. Celle qui unissait les gens à coups de Sabah ou de la triste Feyrouz. La musique qui réunit les Libanais devant Mashrou3 Leyla. Mais pas tous les Libanais. Aspirés par le gouffre qui les séparent de plus en plus. La citoyenneté ? No comment. Alors que reste-t-il de nos amours ? De nos amours communes. De ces choses que l’on partage encore. Il en reste une. Une qui comme la musique nous ramène à l’origine. Qui comme la musique, cette mélodie qui rappelle la voix de la mère. Pas ses mots, mais sa voix. Ce plaisir de la toute petit enfance, ce plaisir qui en accompagne un autre. Le plus puissant, le plus ancré en nous, le premier contact du nourrisson avec le monde, l’ancêtre de tous les plaisirs : la bouffe. Familièrement, la bouffe. Le hommos, la thiné, le zaatar, le sumac, la mloukhié, la kebbé arnabiyyé, la knefé, le chawarma, les fallafels, la man2ouché, l’arak, les mehchés, des sojoks, la taboulé. Et les repas. Même houleux, même animés, même agités. Ces repas qu’on prépare à plusieurs. Les mains dans la pâte, dans la farine. Les mains qui hachent, découpent, dessinent. Ces mains qui pétrissent, font des creux dans la kebbé, farcissent des courgettes ou des fouéregh. Comme celles de ces femmes de Tawlet qui ont été présenter notre cuisine traditionnelle aux plus grands professionnels de la communauté culinaire, à Copenhague, à Noma, le meilleur restaurant du monde. Comme ces femmes qui invitent, cuisinent et reçoivent. Saupoudrent de sumac ou de graines de sésame, de cannelle ou de bharat. C’est la bouffe qui nous (ré)unit. Que ce soit un mezzé ou une yakhné, un kharrouf ou une samké harra. C’est la bouffe, notre ultime lien. Avec ses variantes, qu’elles soient de Zghorta ou de Saïda, de Tripoli ou de Beyrouth, de Aïn Zhalta ou de Baalbeck. Ses variantes qu’on découvre et qu’on apprend à aimer ou à (re)faire. Ces variantes qui passent de générations en générations. Ces plats qu’on mange à la main, avec ce pain chaud qui sort du furn, qu’il soit mar2ou2 ou farineux, brun ou blanc. Ce sont nos plats qui nous unissent encore. Ces plats où on trempe et on salit nos doigts. Cette bouchée que l’on prépare à notre voisin de table, ce chenklich qu’on assaisonne, cette tomate qu’on découpe pour tout le monde. C’est notre dernier fanion. Celui qu’on dresse avant un fenjen ahwé. Wassat ou murr. C’est ce qu’il nous reste de plus précieux. Un maamoul, un kellage ramadan, un be2léwa. Notre dernier petit trésor. Comme un calumet de la paix. Ce trésor qui nous empêcherait de parler. La bouche pleine, on ne le peut pas d’ailleurs. On ne peut pas parler. Tant mieux. Kol wou skot. Kol wou chkor.

 

 

 

Miss (L’)Orient(-Le Jour) – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 7 septembre 2013

C’est officiel, l’année prochaine je me présente à Miss Liban. J’ai décidé de succéder à Karen Ghrawi. J’ai décidé que je serai une reine de beauté moi aussi. Bon, je n’ai pas l’âge requis, je suis blonde et au niveau des mensurations, ce n’est pas vraiment ça. Mais je vais le faire quand même. Comme ça je gagnerai plein de cadeaux, on ouvrira une page Facebook en mon honneur, un compte twitter et je raconterai tout ce que je fais minute par minute en postant des photos sur Instagram. Mais avant ça, je ferai un régime. Je me referai le nez et les seins, et la tête (alouette). Et surtout, surtout, je réviserai mes cours de Terminale et travaillerai ma culture générale. Parce qu’une Miss doit également être aujourd’hui, intelligente. Pas seulement belle, mais intelligente. Bien plus que les éternelles questions à la con qu’on lui pose. À elle, comme à toute Miss dans le monde. D’ailleurs pourquoi on demande à une candidate d’un concours de beauté de savoir répondre à 42 questions de culture gé, comme l’ont fait les participantes à Miss France 2013 ? Qu’est-ce qu’on s’en fout si Miss France sait quels ont été les candidats à la 45e présidence des Etats-Unis. Ok, Miss USA est censée le savoir, comme elle devrait savoir où se trouve son pays sur une carte. Mais de là à demander à ces jeunes femmes de nous expliquer la poussée d’Archimède ou le théorème de Pythagore. Et puis, il faut arrêter aussi de lui poser des questions débiles pour s’étonner par la suite qu’elle réponde avec une réponse bateau, toute faite et totalement clichée. Si on devait te réaliser un seul et unique souhait, lequel serait-il ? La paix dans le monde pour que tous les enfants soient heureux et qu’ils n’aient plus jamais faim. Nan mais allô quoi ; t’es une fille qui veut devenir reine de beauté et t’aimerais la paix dans le monde ? Tu te fous de nous. Je n’aurais jamais répondu ça, moi. D’ailleurs l’année prochaine, je vais changer la donne. Quand on me demandera mon plus grand souhait, je répondrai : être pleine aux as, riche comme Crésus, crouler sous l’or et les diamants. Comme ça je ne me poserai plus aucune question sur mon avenir, une fois que je serai passée aux oubliettes. Et je m’achèterai des fourrures et une voiture de malade, je m’offrirai toutes les paires de chaussures du monde. La collection intégrale de Gianvitto Rossi et toutes les couleurs des Pigalle de Louboutin. Voilà mon plus grand souhait. Parce que nul besoin d’être politiquement correcte et la paix dans le monde, de toutes les manières, ça n’arrivera jamais. Faut pas prendre Aladin pour un con. Il ne va pas sortir de sa petite lampe pour convaincre le G20, l’ONU et le monde entier d’œuvrer pour la paix entre les peuples. Poser une question inutile, c’est comme si on demandait à une candidate libanaise de dire si elle était du 8 ou du 14 mars. Elle serait sympa cette question, tiens. On aurait un bien beau moment de solitude sur le plateau. J’espère aussi qu’on ne me demandera pas si, une fois élue (ça va de soi que je ne serai pas dauphine), ce que je pourrais faire pour améliorer les conditions de vie au Liban dans les milieux défavorisés. Faut pas déconner, je serai la représentante beauté de mon pays, pas un membre de l’Unesco ni du CICR. Pourquoi on ne demande pas ça aux députés ou au gouvernement quand ils se présentent au grand concours de l’incapacité à chaque fois qu’ils se réunissent place de l’Étoile ? Ils sauraient répondre eux ? En tant que Miss, je ne vois pas comment je pourrais contribuer à la paix dans le monde. A celle des ménages, peut-être. Quand je serai sollicitée à animer une promo sur de la mortadelle en tête de gondole, ils seront contents de faire des économies. Ça, OK, mais pour le reste, faut pas pousser. Même aller ramasser les déchets sur les plages publiques dans un grand élan de combat pour l’écologie, c’est pas trop mon truc. Et je le dirai. Comme je dirai que je n’ai pas de hobbies particuliers à part me faire les ongles et me dorer les fesses au soleil. Pas parce que je suis bête, justement. On ne doit pas demander à une future Miss de sortir de Harvard, mais on est d’accord qu’elle ne doit pas non plus avoir un QI de laitue. Juste un sourire ultra Bright. Sourire qu’elle nous infligera à chaque fois qu’elle sera piégée par une question. Bon, je file, je dois me préparer à être la nouvelle Georgina Rizk.