Tais-toi et mange – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 14 septembre 2013

UN PEU PLUS DE… Tais-toi et mange

 

Il n’y a rien à dire, nous sommes dans une période de déchirement. Un moment de grande solitude. Une solitude rythmée par les sifflements de la cocotte minute sur laquelle nous sommes assis. Une solitude qui nous ramène une fois de plus à de terribles questionnements. Que fais-je ici ? Je ne reconnais pas mon pays. Il n’y a pas une personne digne de me représenter. De faire entendre ma voix, bafouée quotidiennement par des gens avec qui je n’ai aucun point commun. Avec qui je ne partage rien. Plus rien. D’ailleurs combien de fois je me suis demandé ce qui m’avait un jour uni à mes concitoyens. S’il subsistait encore une certaine similitude entre nous. Un petit truc qui nous ferait penser que quelque part, au fin fond de chacun d’entre nous, il y a comme une empreinte génétique qui témoignerait de notre libanité. Pas une bactérie ni un microbe, mais une cellule vivante dont le cœur battrait encore. Pas la religion, ça, on l’aura malheureusement compris. Dieu n’est incontestablement pas/plus là. Il est trop occupé ailleurs. On le plaint. Pas la langue. Sûrement pas la langue. On a beau écrire le même alphabet, les mêmes mots, les mêmes phrases, on ne se comprend définitivement plus. Comme si on était coincés dans la tour de Babel, le langage brouillé par notre arrogance. Pas le physique. Alors là, vraiment pas le physique. De plus en plus de libanais ne ressemblent plus à rien. La musique peut-être encore un peu. Celle qui passait sur les transistors dans l’obscurité des abris. Celle qui unissait les gens à coups de Sabah ou de la triste Feyrouz. La musique qui réunit les Libanais devant Mashrou3 Leyla. Mais pas tous les Libanais. Aspirés par le gouffre qui les séparent de plus en plus. La citoyenneté ? No comment. Alors que reste-t-il de nos amours ? De nos amours communes. De ces choses que l’on partage encore. Il en reste une. Une qui comme la musique nous ramène à l’origine. Qui comme la musique, cette mélodie qui rappelle la voix de la mère. Pas ses mots, mais sa voix. Ce plaisir de la toute petit enfance, ce plaisir qui en accompagne un autre. Le plus puissant, le plus ancré en nous, le premier contact du nourrisson avec le monde, l’ancêtre de tous les plaisirs : la bouffe. Familièrement, la bouffe. Le hommos, la thiné, le zaatar, le sumac, la mloukhié, la kebbé arnabiyyé, la knefé, le chawarma, les fallafels, la man2ouché, l’arak, les mehchés, des sojoks, la taboulé. Et les repas. Même houleux, même animés, même agités. Ces repas qu’on prépare à plusieurs. Les mains dans la pâte, dans la farine. Les mains qui hachent, découpent, dessinent. Ces mains qui pétrissent, font des creux dans la kebbé, farcissent des courgettes ou des fouéregh. Comme celles de ces femmes de Tawlet qui ont été présenter notre cuisine traditionnelle aux plus grands professionnels de la communauté culinaire, à Copenhague, à Noma, le meilleur restaurant du monde. Comme ces femmes qui invitent, cuisinent et reçoivent. Saupoudrent de sumac ou de graines de sésame, de cannelle ou de bharat. C’est la bouffe qui nous (ré)unit. Que ce soit un mezzé ou une yakhné, un kharrouf ou une samké harra. C’est la bouffe, notre ultime lien. Avec ses variantes, qu’elles soient de Zghorta ou de Saïda, de Tripoli ou de Beyrouth, de Aïn Zhalta ou de Baalbeck. Ses variantes qu’on découvre et qu’on apprend à aimer ou à (re)faire. Ces variantes qui passent de générations en générations. Ces plats qu’on mange à la main, avec ce pain chaud qui sort du furn, qu’il soit mar2ou2 ou farineux, brun ou blanc. Ce sont nos plats qui nous unissent encore. Ces plats où on trempe et on salit nos doigts. Cette bouchée que l’on prépare à notre voisin de table, ce chenklich qu’on assaisonne, cette tomate qu’on découpe pour tout le monde. C’est notre dernier fanion. Celui qu’on dresse avant un fenjen ahwé. Wassat ou murr. C’est ce qu’il nous reste de plus précieux. Un maamoul, un kellage ramadan, un be2léwa. Notre dernier petit trésor. Comme un calumet de la paix. Ce trésor qui nous empêcherait de parler. La bouche pleine, on ne le peut pas d’ailleurs. On ne peut pas parler. Tant mieux. Kol wou skot. Kol wou chkor.

 

 

 

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