Moins une – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 26 octobre 2013

On change l’heure. L’espace d’un matin, on va gagner une heure de sommeil, et pendant des mois, on va perdre du soleil. On rentrera du bureau, il fera nuit. Par contre, on se réveillera dans la lumière. Les enfants iront à l’école, il fera soleil. Mais à la tombée du jour, il ne sera que 17 heures. De quoi avancer et allonger les angoisses vespérales. Ce moment entre chien et loup, ce moment gris qui ne fait plus partie de la journée et qui ne fait pas encore partie de la soirée. Ces deux trois heures qui rappellent le dimanche soir et son blues. Cet instant pourtant, pourrait être agréable, cet instant qui n’impose pas quelque chose, qui permet de se reposer, de ne rien faire, cet instant qui est celui des happy hours. Happy hours. Elles peuvent être joyeuses ces heures-là. Si on le veut, bien sûr. Parce que les heures nous habitent. L’heure nous habite. Le temps nous habite. On cherche en permanence à savoir l’heure qu’il est. On est en avance, on est en retard. On n’arrive jamais à l’heure. Jamais. Il y a ceux qui arrivent toujours 15 minutes plus tard et ceux qui partent 15 minutes plus tôt. Les premiers sont insupportables pour les seconds. Les seconds sont stressants pour les premiers. Il est trop tôt, il est bien trop tard. On compte les heures. Il nous reste encore deux heures avant le réveil final. Avant le lever, avant de (re)commencer une journée. Nous sommes obsédés par l’heure. A la regarder en permanence. A regretter que le temps court. Qu’il galope sans qu’on ait une quelconque influence sur lui. Certains voudraient que les journées soient plus longues parce que ces 24 heures ne leur suffisent pas. Parce qu’ils ont tellement de choses à faire, à réaliser. Parce qu’ils ne veulent pas que le temps leur passe sous le nez. Ils veulent dompter cette trotteuse qui scande les secondes. Ils sont pressés. Pressés de tout accomplir comme s’il ne leur restait que quelques minutes à vivre. D’autres aimeraient que les journées soient plus courtes. A contrario, ils aimeraient que le temps passe plus rapidement. Qu’il efface leurs plaies, qu’il panse leurs blessures. Ils aimeraient que les heures soient égales à quelques minutes. 5, 10 tout au plus. Ainsi, ils ne le compteraient qu’à rebours. Il ne reste plus que. 3, 2, 1, Ignition. Ils ne vivraient plus en fonction des heures qui tournent. Ces heures qui semblent longues. Chacun sa façon de les regarder. Le temps passe vite et le temps passe lentement. Jamais quand il faut. Il est rapide quand on est heureux, il se ralentit lorsque l’on ne l’est pas/plus. Les heures nous poursuivent. Depuis l’enfance. L’heure du biberon. Cette heure qui s’espace de plus en plus. Cette heure qui fait pleurer un nourrisson. L’heure d’aller à l’école, l’heure de l’autocar, l’heure de rentrer, l’heure d’étudier, de dîner, d’aller au bain. Il est l’heure d’aller dormir. Parce qu’il est tard, parce qu’on doit se réveiller tôt. Parce que tu es fatigué(e). Pourtant je suis du soir. Pas du matin. J’aime les heures indues. Je ne porte pas de montre. Je n’aime pas ça, regarder le temps qui passe sur un cadran. Je n’aime pas regarder ces aiguilles que l’on remonte comme si c’était le temps qu’on remontait. Et puis il n’y a pas d’heure. Ni pour dormir, ni pour rêver. Ni pour danser, ni pour s’aimer. On peut s’aimer le matin ou à midi, le soir ou tard dans la nuit. Quand on aime, on n’a plus la notion du temps. Ni de l’heure. On enchaine la nuit avec le jour, le chant des chouettes avec celui des oiseaux. Le temps nous obsède. On se demande combien ça va durer, combien ça dure. Un film, une attente, un rendez-vous, une opération, un cours, un amour, une vie. Déjà ? La cloche a sonné, l’alarme aussi. Le glas surtout. L’heure nous poursuit. Les minutes et les secondes également. Il suffit d’une seconde pour que tout bascule. Pour rater un train, pour rater le coche, pour rater sa chance. Il suffit d’une seconde pour croiser un regard, une seconde pour le décroiser. Une seconde et tout finit, une seconde et tout commence. On jongle avec le sablier. On aimerait égrener le sable qui s’écoule alors qu’on sait qu’il est impossible de suspendre le temps. L’heure nous poursuit et nous poursuivons le temps. Ce temps qui n’existe pas, alors que les montres, si.

Help – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 19 octobre 2013

On croit que les mots les plus durs à prononcer sont « je t’aime ». Ces trois mots qu’on dit peu, qu’on dit rarement, qu’on ne dit qu’une fois dans sa vie. A une seule personne. Ces trois mots éculés parfois. Salis par les mensonges et les trahisons. Ces mots avoués et aussitôt regrettés. Ces mots qui sont, heureusement, quelques fois éternels. Ils sont difficiles à dire mais ils ne sont pas les plus déplaisants à énoncer. On croit également que « pardon » ou « merci » peuvent poser problème, mais eux aussi, avec le temps, on arrive à les dompter. A les transformer en gestes. Et puis « pardon » ne sert souvent à rien. Sauf peut-être dans un soucis de politesse. On ne peut pas être blessure et pansement à la fois. Quant à « merci », c’est un merveilleux mot. Un mot épuré, fort de symbolique et dénué d’ingratitude. Non, ce ne sont pas eux les mots les plus compliqués et les plus pénibles à dire. La phrase la plus complexe à formuler, c’est « aide(z)-moi ». J’ai besoin d’aide, de soutien, d’une épaule sur laquelle pleurer, d’une main généreuse. Aidez-moi à sortir de là. Aidez-moi à ne pas me noyer. Aidez-moi à ne pas souffrir. Cette demande est terrible. Elle est terrible pour celui ou celle qui la dit. Elle est terrible parce qu’elle est douloureuse. Parce qu’elle impose de dévoiler ses failles, ses faiblesses et ses insécurités. Et sa peur. Surtout sa peur. La peur de sombrer, la peur de faire une connerie, la peur de manquer d’argent, la peur de finir seul, la peur de rater un examen, la peur de soi. Se faire aider n’est pas un acte d’impuissance. Au contraire. Admettre qu’on a mal, qu’on va mal, qu’on est mal et le dire, c’est courageux. C’est avoir fait la moitié du chemin. Il faut en avoir pour dire, voilà, j’ai besoin que vous restiez avec moi parce que je suis en deuil. Parce qu’elle est partie. Parce que je ne la reverrai plus et que vous seuls pouvez m’aider à passer le cap, les étapes et la douleur. Il faut en avoir pour admettre ses déboires et dire à l’autre de l’aider. De l’aider à apprendre, à comprendre, à réviser. Parce que dès la plus tendre enfance on a honte d’être dans le groupe des faibles, de ceux qui ont besoin d’aide. Petit ou grand service, appeler à l’aide c’est avouer son impuissance ou son incompétence. Et penser qu’on va faire pitié. C’est le sentiment que l’homme supporte le moins. Que les autres vous regardent en se disant « haram », avec ce regard qui en dit long sur le fond de leur pensée. Peu de gens acceptent l’idée de demander de l’aide pour ne pas inspirer une quelconque compassion mal placée. Comme si ça nous ramenait à nos angoisses enfantines, comme si le passé s’ouvrait à nouveau devant nous. Pourtant, demander de l’aide, c’est aussi passer à l’âge adulte. Mettre son orgueil de côté pour ne pas faire de connerie. Surtout quand il s’agit d’une aide financière à qui revient la palme de la difficulté. Parce qu’il y a cette sensation amère de se sentir redevable. Parce qu’il y a ce sentiment d’échec insupportable. Cet aveu de ne pas avoir réussi. La demande d’argent nous installe dans la dépendance comme quand on était petits, quand on ne pouvait compter que sur notre mère. Et l’on confond demander et quémander, et une dette est insupportable pour beaucoup de gens. Psychiquement surtout. Demander de l’aide quelle qu’elle soit, n’est pas honteux. Ce n’est pas une mise à nu. Ce n’est pas une mise à terre. C’est réaliser qu’à un moment, on a besoin des autres. De leur soutien, de leur amour, de leur amitié. Il y a tellement d’aides gratuites. Il y en a beaucoup. Ces aides qui viennent du cœur et des entrailles, ces aides qui soulagent et guérissent. Elles sont variées, différentes. Il y a les mains qu’on tient, les psys qu’on voit, les médicaments qui soignent les douleurs de l’âme et dont on ne doit pas avoir honte, les prières du soir et celles du matin, les appels nocturnes et les tours en voiture à des heures indues et l’argent qu’on prête. Et il y a tous les SOS. Les SOS détresse, SOS sushi, SOS orgasme et partie de jambes en l’air, SOS chocolat, SOS poker, SOS beuverie. Ces petits moments qui aident à faire passer le temps et la peine. Ces grands moments qui tuent les petits. Aide-moi, et le ciel je m’en charge.

Madame rêve – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 12 octobre 2013

« Je suis en retard ! Je suis en retard ! Je suis en retard ! ». Imperturbable et insupportable lapin qui entraine Alice dans ce terrier angoissant sorti tout droit de l’imagination de Lewis Carroll. Pays des merveilles ? Je ne sais pas pour qui, mais pas pour beaucoup d’entre nous. Les aventures d’Alice sont les nôtres. Celles de nos rêves. Celles de ce monde imaginaire qui accompagne et berce nos nuits. Oui, mais. Chaque soir, chaque nuit, on rêve. Que l’on cauchemarde, ou pas. Que l’on fantasme, ou pas. Que l’on s’en souvienne, ou pas. Un rêve qu’on tente de comprendre. Au-delà du sens qu’on lui donne dans les croyances populaires, le rêve est un drôle de moment que l’on passe, une fois les yeux fermés. Un phénomène loin d’être absurde même s’il y paraît. Un phénomène loin d’être magique ou divin, même si certaines tantét disent le contraire. Non, le rêve n’est pas un songe prophétique. Morphée est un mythe. Le mythe d’un bel homme dans les bras duquel on a envie de se lover. Le rêve a bien évidemment une fonction et son interprétation est « la voie royale qui mène à la connaissance de l’inconscient » a dit un jour de 1900 un grand monsieur qui venait de rompre avec l’idée romantique d’un rêve contenant un symbole interprétable selon la clé des songes. La clé de nos songes nous appartient. Qu’ils soient d’actualité, concomitants ou récurrents. Qu’ils soient érotiques, terrifiants ou la manifestation d’une toute simple frustration. Il y a un « contenu manifeste », et il y a un contenu latent, le premier couvrant le second Et au-delà de l’interprétation que l’on fait sur un divan, il y a les essais de compréhension de tous les jours. Autour d’un café ou dans la cuisine d’un bureau. Certes, il n’y a rien de plus ennuyeux que quelqu’un qui vous raconte son rêve de la veille en détails, mais qu’est-ce que la comparaison des rêves peut être amusante et néanmoins intéressante. Surtout qu’on fait tous, le même genre de rêves et lorsqu’on s’en rend compte, on en rit souvent. Qui n’a pas rêvé un jour qu’il arrivait pieds nus à l’école ? Pieds nus ou nu tout court. En pyjama aussi. Et évidemment une fois les bancs scolaires délaissés, c’est au bureau qu’on arrive les orteils à l’air. Lors d’une grosse soirée aussi. Ce n’est jamais agréable de débarquer au resto, la plante des pieds ayant foulé le bitume quelques instants auparavant. C’est grave docteur ? Mais bien sûr que non. Tout comme lorsqu’on rêve d’une scène torride avec un homme ou une femme auquel ou à laquelle on n’avait jamais pensé. Instant étrange que le lendemain lorsqu’on croise ce collègue de bureau. Le rouge monte aux joues. C’est comme si l’autre savait. Perturbant. Surtout que ça provoque parfois une envie. « Allô j’ai rêvé de toi ». Comme j’ai rêvé de toi mais dans le corps d’un(e) autre et inversement. Comme j’ai rêvé d’un(e) autre un soir où tu dormais à côté de moi. Bonjour la culpabilité. Bonjour les explications sur les forums de femmes. Désir refoulé ? Désir enfoui ? Frustration assouvie ? Mais bien sûr. Ici c’est simple. Là où, c’est plus compliqué, c’est lorsqu’on n’arrive pas à analyser le contenu quand il est latent. Parce que si on rêve de chocolat quand on est régime, c’est qu’on a envie de chocolat. Ou de douceur. Un peu de douceur. Il n’y a pas d’interprétation type en psychanalyse, il y a des cas uniques, une symbolique unique, des associations libres, même si nombreux sont les gens qui s’envolent, qui tombent dans le vide, qui sont poursuivis, qui n’arrivent pas sortir un son de leur bouche, qui reviennent encore et toujours d’une maison familière dans laquelle ils n’ont jamais été. Qui rêvent aussi de maisons hantées, d’une noyade, d’essayer de faire quelque chose en vain. Les mêmes explications reviennent souvent. On parle d’angoisse, de quelque chose de préoccupant, d’une menace. Mais il n’y a pas d’interprétation type sauf chez les bonnes femmes du quartier qui vous expliquent que la perte de ses dents veut dire que quelqu’un va mourir, qu’une mer agitée est un bon présage, qu’être enceinte d’un garçon porte bonheur etc. Là, c’est divertissant d’autant plus que même la nouvelle génération, celle du web 2.0 ressort ce genre d’explications. Pas de rêve prophétique non plus. On ne lit pas l’avenir dans un songe, on n’y croise pas des Saints (sauf peut-être pour certains), on n’y voit pas des signes avant-coureurs (sauf si l’inconscient les a captés). La clé de nos songes n’appartient donc qu’à nous. Ils en disent long. Madame rêve d’archipels/De vagues perpétuelles/Sismiques et sensuelles. Elle rêve les yeux ouverts.

Quatre consonnes et trois voyelles – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 5 octobre 2013

On ne porte pas un prénom par hasard. On ne l’a pas choisi pour nous par hasard. Parce que le hasard n’existe pas. Parce que les choix que nous faisons sont (pré)déterminés. Inconsciemment et/ou consciemment. Chaque prénom a sa définition, son étymologie – souvent biblique – sa numérologie même. Chaque prénom en dit long sur un destin. Sur un choix de vie, sur un caractère, sur les relations amoureuses, sur une carrière. Le problème du prénom c’est que la personne qui le porte ne le choisit pas. C’est là que le bât blesse. Parce qu’il y a des prénoms alambiqués, des prénoms ridicules, des prénoms dont le sens est absurde et des prénoms qui se marient mal avec un nom de famille. Allez comprendre pourquoi des parents ont-ils affublé leur gamin d’un prénom aussi compliqué ou aussi laid. Pourquoi ont-ils décidé de lui faire porter un lourd fardeau ou un héritage trop riche. Pourquoi se sont-ils senti obligés de réitérer la tradition de donner à leur fils ainé le prénom de son grand-père. Aussi affreux soit-il, aussi lourd soit-il, aussi vieux soit-il. Déjà qu’il faut porter son prénom et parfois en tant que Ve du nom, alors si en plus le grand-père a eu une vie exceptionnelle et fructueuse, que c’était un grand homme, avoir sa renommée sur les épaules est un cadeau très empoisonné. Et la comparaison peu digeste. Pourquoi, par souci de mémoire, donne-t-on le prénom d’un frère qui n’a pas eu de fils ou le nom d’une sœur partie trop tôt. Le prénom d’une sœur qui a réussi dans la vie. Et pourquoi varie-t-on tellement entre les prénoms de ses propres enfants. Deux prénoms d’origine arabe, un prénom italien et un autre composé très vieille France. Pourquoi offrir dans une fratrie de quatre enfants, la possibilité à trois d’entre eux de porter des prénoms familiaux, tandis que la quatrième n’a pas eu cet « honneur-là ». On comprend peut-être un peu mieux pourquoi les trois autres s’entendent aussi bien et que leur sœur se soit exclue d’elle-même. On comprend mieux aussi certains choix de carrière, la personnalité de l’un, les échecs amoureux successifs de l’autre. Un prénom en dit donc long sur un destin. Même s’il n’a pas de lien direct avec la personne, son origine ou son étymologie peuvent mettre la personne sur un chemin auquel elle n’était pas forcément vouée. Un prénom c’est aussi le milieu. Populaire ou noble. C’est parfois le nom d’un acteur, d’un roi, d’un héros de série, d’un vers, d’un romancier, d’un personnage biblique. Un prénom qui dit qu’on est unique (Farid), un prénom de star (Cyndi, Marylin), un prénom aristo (Louis, Pauline), un prénom qui scelle le fin d’une phase (Victoria), un prénom drôle (Starsky, J.r,), un prénom de calendrier (Jeanne d’Arc, Fête Nat), un prénom étranger qui laisse parler des rêves (Mattéo, James, Karl), un prénom bizarre (Adolphe, De Gaulle), un prénom doublon avec le patronyme (Habib Habib, Karam Karam), un prénom original pour se démarquer (Scout La Rue, Lourdes), un prénom de passion et d’amour (Pénélope, Médéa). Et puis il y a tous les autres. Les prénoms anodins, ceux qui ne veulent pas dire grand chose. Ceux qui laissent la personne dans un flou artistique. Ceux qui ont surfé sur une mode. La mode des Karim ou des Laura, selon les générations et les époques. Le prénom que l’on nous donne est ancré en nous. Comme une espèce de barre code qui nous définit. Même si on ne l’a pas choisi. Parfois on le change, on utilise le nom de famille pour nous démarquer (à moins de s’appeler Elie Khoury), on joue avec les consonances, on le coupe en deux et on jette le rseste, on l’écrit différemment (à l’anglaise, à la française, à l’orientale), on adopte un surnom et on le garde à jamais. On se révolte aussi contre ses parents. Ces parents qui nous ont affligés, infligés une lourde et pénible peine. Et un jour, on se réconcilie avec ces lettres et ces syllabes qui nous définissent. On se réconcilie parce qu’on se fout de ce qu’on peut lire sur les sites disant que tous les Marie sont ainsi, toutes les Charlotte sont comme ça. Et on sourit parce qu’on a choisit le nom d’un archange pour ce bébé dont on a su, un 29 septembre, que ce serait un garçon. Un prénom qui veut dire que Dieu guérit. Raphaël. Rapha-El. Ça ne s’invente pas.