Quatre consonnes et trois voyelles – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 5 octobre 2013

On ne porte pas un prénom par hasard. On ne l’a pas choisi pour nous par hasard. Parce que le hasard n’existe pas. Parce que les choix que nous faisons sont (pré)déterminés. Inconsciemment et/ou consciemment. Chaque prénom a sa définition, son étymologie – souvent biblique – sa numérologie même. Chaque prénom en dit long sur un destin. Sur un choix de vie, sur un caractère, sur les relations amoureuses, sur une carrière. Le problème du prénom c’est que la personne qui le porte ne le choisit pas. C’est là que le bât blesse. Parce qu’il y a des prénoms alambiqués, des prénoms ridicules, des prénoms dont le sens est absurde et des prénoms qui se marient mal avec un nom de famille. Allez comprendre pourquoi des parents ont-ils affublé leur gamin d’un prénom aussi compliqué ou aussi laid. Pourquoi ont-ils décidé de lui faire porter un lourd fardeau ou un héritage trop riche. Pourquoi se sont-ils senti obligés de réitérer la tradition de donner à leur fils ainé le prénom de son grand-père. Aussi affreux soit-il, aussi lourd soit-il, aussi vieux soit-il. Déjà qu’il faut porter son prénom et parfois en tant que Ve du nom, alors si en plus le grand-père a eu une vie exceptionnelle et fructueuse, que c’était un grand homme, avoir sa renommée sur les épaules est un cadeau très empoisonné. Et la comparaison peu digeste. Pourquoi, par souci de mémoire, donne-t-on le prénom d’un frère qui n’a pas eu de fils ou le nom d’une sœur partie trop tôt. Le prénom d’une sœur qui a réussi dans la vie. Et pourquoi varie-t-on tellement entre les prénoms de ses propres enfants. Deux prénoms d’origine arabe, un prénom italien et un autre composé très vieille France. Pourquoi offrir dans une fratrie de quatre enfants, la possibilité à trois d’entre eux de porter des prénoms familiaux, tandis que la quatrième n’a pas eu cet « honneur-là ». On comprend peut-être un peu mieux pourquoi les trois autres s’entendent aussi bien et que leur sœur se soit exclue d’elle-même. On comprend mieux aussi certains choix de carrière, la personnalité de l’un, les échecs amoureux successifs de l’autre. Un prénom en dit donc long sur un destin. Même s’il n’a pas de lien direct avec la personne, son origine ou son étymologie peuvent mettre la personne sur un chemin auquel elle n’était pas forcément vouée. Un prénom c’est aussi le milieu. Populaire ou noble. C’est parfois le nom d’un acteur, d’un roi, d’un héros de série, d’un vers, d’un romancier, d’un personnage biblique. Un prénom qui dit qu’on est unique (Farid), un prénom de star (Cyndi, Marylin), un prénom aristo (Louis, Pauline), un prénom qui scelle le fin d’une phase (Victoria), un prénom drôle (Starsky, J.r,), un prénom de calendrier (Jeanne d’Arc, Fête Nat), un prénom étranger qui laisse parler des rêves (Mattéo, James, Karl), un prénom bizarre (Adolphe, De Gaulle), un prénom doublon avec le patronyme (Habib Habib, Karam Karam), un prénom original pour se démarquer (Scout La Rue, Lourdes), un prénom de passion et d’amour (Pénélope, Médéa). Et puis il y a tous les autres. Les prénoms anodins, ceux qui ne veulent pas dire grand chose. Ceux qui laissent la personne dans un flou artistique. Ceux qui ont surfé sur une mode. La mode des Karim ou des Laura, selon les générations et les époques. Le prénom que l’on nous donne est ancré en nous. Comme une espèce de barre code qui nous définit. Même si on ne l’a pas choisi. Parfois on le change, on utilise le nom de famille pour nous démarquer (à moins de s’appeler Elie Khoury), on joue avec les consonances, on le coupe en deux et on jette le rseste, on l’écrit différemment (à l’anglaise, à la française, à l’orientale), on adopte un surnom et on le garde à jamais. On se révolte aussi contre ses parents. Ces parents qui nous ont affligés, infligés une lourde et pénible peine. Et un jour, on se réconcilie avec ces lettres et ces syllabes qui nous définissent. On se réconcilie parce qu’on se fout de ce qu’on peut lire sur les sites disant que tous les Marie sont ainsi, toutes les Charlotte sont comme ça. Et on sourit parce qu’on a choisit le nom d’un archange pour ce bébé dont on a su, un 29 septembre, que ce serait un garçon. Un prénom qui veut dire que Dieu guérit. Raphaël. Rapha-El. Ça ne s’invente pas.

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