Help – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 19 octobre 2013

On croit que les mots les plus durs à prononcer sont « je t’aime ». Ces trois mots qu’on dit peu, qu’on dit rarement, qu’on ne dit qu’une fois dans sa vie. A une seule personne. Ces trois mots éculés parfois. Salis par les mensonges et les trahisons. Ces mots avoués et aussitôt regrettés. Ces mots qui sont, heureusement, quelques fois éternels. Ils sont difficiles à dire mais ils ne sont pas les plus déplaisants à énoncer. On croit également que « pardon » ou « merci » peuvent poser problème, mais eux aussi, avec le temps, on arrive à les dompter. A les transformer en gestes. Et puis « pardon » ne sert souvent à rien. Sauf peut-être dans un soucis de politesse. On ne peut pas être blessure et pansement à la fois. Quant à « merci », c’est un merveilleux mot. Un mot épuré, fort de symbolique et dénué d’ingratitude. Non, ce ne sont pas eux les mots les plus compliqués et les plus pénibles à dire. La phrase la plus complexe à formuler, c’est « aide(z)-moi ». J’ai besoin d’aide, de soutien, d’une épaule sur laquelle pleurer, d’une main généreuse. Aidez-moi à sortir de là. Aidez-moi à ne pas me noyer. Aidez-moi à ne pas souffrir. Cette demande est terrible. Elle est terrible pour celui ou celle qui la dit. Elle est terrible parce qu’elle est douloureuse. Parce qu’elle impose de dévoiler ses failles, ses faiblesses et ses insécurités. Et sa peur. Surtout sa peur. La peur de sombrer, la peur de faire une connerie, la peur de manquer d’argent, la peur de finir seul, la peur de rater un examen, la peur de soi. Se faire aider n’est pas un acte d’impuissance. Au contraire. Admettre qu’on a mal, qu’on va mal, qu’on est mal et le dire, c’est courageux. C’est avoir fait la moitié du chemin. Il faut en avoir pour dire, voilà, j’ai besoin que vous restiez avec moi parce que je suis en deuil. Parce qu’elle est partie. Parce que je ne la reverrai plus et que vous seuls pouvez m’aider à passer le cap, les étapes et la douleur. Il faut en avoir pour admettre ses déboires et dire à l’autre de l’aider. De l’aider à apprendre, à comprendre, à réviser. Parce que dès la plus tendre enfance on a honte d’être dans le groupe des faibles, de ceux qui ont besoin d’aide. Petit ou grand service, appeler à l’aide c’est avouer son impuissance ou son incompétence. Et penser qu’on va faire pitié. C’est le sentiment que l’homme supporte le moins. Que les autres vous regardent en se disant « haram », avec ce regard qui en dit long sur le fond de leur pensée. Peu de gens acceptent l’idée de demander de l’aide pour ne pas inspirer une quelconque compassion mal placée. Comme si ça nous ramenait à nos angoisses enfantines, comme si le passé s’ouvrait à nouveau devant nous. Pourtant, demander de l’aide, c’est aussi passer à l’âge adulte. Mettre son orgueil de côté pour ne pas faire de connerie. Surtout quand il s’agit d’une aide financière à qui revient la palme de la difficulté. Parce qu’il y a cette sensation amère de se sentir redevable. Parce qu’il y a ce sentiment d’échec insupportable. Cet aveu de ne pas avoir réussi. La demande d’argent nous installe dans la dépendance comme quand on était petits, quand on ne pouvait compter que sur notre mère. Et l’on confond demander et quémander, et une dette est insupportable pour beaucoup de gens. Psychiquement surtout. Demander de l’aide quelle qu’elle soit, n’est pas honteux. Ce n’est pas une mise à nu. Ce n’est pas une mise à terre. C’est réaliser qu’à un moment, on a besoin des autres. De leur soutien, de leur amour, de leur amitié. Il y a tellement d’aides gratuites. Il y en a beaucoup. Ces aides qui viennent du cœur et des entrailles, ces aides qui soulagent et guérissent. Elles sont variées, différentes. Il y a les mains qu’on tient, les psys qu’on voit, les médicaments qui soignent les douleurs de l’âme et dont on ne doit pas avoir honte, les prières du soir et celles du matin, les appels nocturnes et les tours en voiture à des heures indues et l’argent qu’on prête. Et il y a tous les SOS. Les SOS détresse, SOS sushi, SOS orgasme et partie de jambes en l’air, SOS chocolat, SOS poker, SOS beuverie. Ces petits moments qui aident à faire passer le temps et la peine. Ces grands moments qui tuent les petits. Aide-moi, et le ciel je m’en charge.

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Une réflexion au sujet de « Help – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 19 octobre 2013 »

  1. toujours ces lignes de mots pleines de sensibilité, d’intelligence, de compréhension sans complaisance, qui nous font passer de si bons moments et à rompre la solitude nous aident…

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