Ageless – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 30 novembre 2013

Mick Jagger a 70 ans, Deneuve aussi, Delon en a 78. Quoi ? Oui oui. On ne dirait pas comme ça. D’accord, certains abusent du bistouri ou du Botox, mais quand même. C’est pas seulement le physique qui compte dans ce cas-là. Mick Jagger aura beau jouer avec les piquouses, ce n’est pas ça qui lui donne cette pêche sur scène. Quoi que. Brad Pitt et Johnny Depp ont eu 50 ans cette année. Elle MacPherson aussi. Ils sont franchement sexy pour des quinquagénaires. Des quinquagénaires. C’est bizarre à dire/écrire. C’est pas que ça nous donne un coup de vieux, bien au contraire. Ces gars-là n’ont pas d’âge. On a l’impression qu’ils ont été figés dans le temps. Et donc, nous avec. Et donc, toute la planète avec. La majeure partie des gens ne fait plus son âge. Les jeunes paraissent plus vieux, les vieux paraissent plus jeunes. Et on n’arrive plus à savoir à quoi devrait ressembler une jeune fille de 23 ans. On n’a plus de référence. « Tu as 40 ans ? » Tu ne les fais pas, mais alors pas du tout. « Tu as un enfant ? » Oui, et elle a 19 ans. Et ce n’est pas une question de chirurgie esthétique. La jeunesse est dans la tête. Ça fait cliché et ça ressemble à tous les poncifs que l’on entend fréquemment sur la beauté intérieure, mais la jeunesse est dans la tête. La jeunesse est dans le corps. On tient mieux la route qu’il y a 50 ans. Il y a plusieurs décennies, on vivait moins longtemps, on pensait qu’une femme de 40 ans était une (da)dame en tailleur, on trouvait qu’une téta de 60 ans, c’était vieux. Qu’elle avait forcément les cheveux blancs, de l’embonpoint, qu’elle passait son temps à la maison à cuisiner des sfoufs pour ses petits enfants, qu’elle jouait au bridge avec ses copines et qu’elle lisait Nous Deux dans sa rocking chair à Ajaltoun. Un jeddo de 75 ans, n’en parlons pas. C’était un très vieux monsieur qui avait eu la chance de vivre jusque là. Un vieux monsieur qu’on aidait à traverser la route et qui jouait à la tawlé à l’ombre d’une ariché. Aujourd’hui, à 78 ans, on voyage, on bosse, on jogge sur la Corniche et on dit des conneries comme Delon il y a quelques semaines. Personne n’a envie de vieillir. Sauf les jeunes peut-être. Ils veulent paraître plus âgés, faire comme les « grands », faire les choses des grands. Ils veulent se bourrer la gueule trop tôt, aller dans des clubs trop vite, porter des fringues de marque à n’importe quel prix, baiser alors qu’ils n’ont pas encore 15 ans. Ils veulent brûler les étapes sans prendre conscience qu’ils seront très vite blasés. Qu’à 25 ans, ils n’auront plus envie de rien et qu’à 35, ils penseront qu’ils n’ont plus rien à accomplir. Ils ont toute la vie devant eux, et désormais elle est longue. On ne se marie plus à l’aube de la vingtaine et on ne devient pas/plus parents à 25 ans. Sauf exception bien évidemment. Parce qu’il y a des gens qui naissent vieux et d’autres qui ne prendront jamais une ride à l’intérieur. Et beaucoup qui ont évolué avec le temps, avec leur époque. A 40 ans, on s’habillait en Mugler, en tailleur Mugler. A 60, on se promène en Converses, en jeans, on va boire un verre à Mar Mikhael et on fume même un pétard. L’âge n’est plus ce qu’il était. Parce que le monde entier nous pousse vers un jeunisme exacerbé, parce que les acteurs, les chanteuses, les stars et autres exemples visuels qui inondent les magazines, sont dans cette sempiternelle quête de l’immortalité. Parce que toutes les femmes ont envie d’être comme Demi Moore, une cougar absolue qui a vécu des années d’amour avec un Aston Kutcher hotissime, qui avait 16 ans de moins. « Oui mais il l’a trompée ». Mais même un type qui aurait eu 5 ans de plus que l’actrice l’aurait faite cocue. C’est la loi de la nature que d’avoir envie de quelqu’un d’autre. Quel que soit notre âge, quel que soit notre sexe. Et puis ne faudrait-il pas appliquer mesdames (les hommes le font depuis longtemps déjà) le précepte de Valérie Lemercier qui déclarait il y a quelques années : « L’important n’est pas d’être jeune dans sa tête, mais d’avoir un jeune dans son corps ». Voilà. C’est donc aussi dans le corps que ça se passe. Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas vouloir rester jeune ? Sans pour autant se faire ravaler la façade à outrance, sans pousser le bouchon trop loin dans son style vestimentaire, sans se taper les copines de sa fille. Juste en restant tel qu’on a toujours été. Pourquoi ne pas continuer à faire les tests dans les magazines féminins mais en mentant sur sa tranche s’âge parce qu’on ressemble plus à une trentenaire qu’à une quadra. Pourquoi serait-on obligé de penser au démon de midi, à la midlife crisis dès qu’un homme ou une femme approcherait de la quarantaine et déciderait de claquer la porte. Pourquoi ne penserait-on pas, tout simplement, qu’à 40 ans, on peut encore conquérir le monde, que 40 ans c’est l’âge qui plait à tous les âges. Que 50’s are the new 40’s. Que 60’s are the new 50’s. Pourquoi renoncerait-on la réalisation de nos désirs une fois les gosses mariés ? Parce qu’on n’a pas envie de vieillir ? Parce qu’on a peur de vieillir… Mais qui a envie de vieillir ?

Impair et passe – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 9 novembre 2013

Aujourd’hui, tous les moyens sont possibles pour séduire une femme. Parce que la séduction doit encore se passer comme ça. L’homme drague la femme qui se laisse draguer. Même si la femme a provoqué tout ça, manipulatrice comme certaines peuvent l’être. Dans les couples gay, c’est exactement la même donne. Il y en a un(e) qui drague l’autre. Bon, parfois, la drague est bilatérale. Une sorte de jeu. Je te regarde, je cligne des yeux, je souris, je chante. Comme la parade nuptiale des animaux. Les cris des volatiles ou des singes, les mâles qui pissent pour marquer leur territoire, les femelles qui dispersent leur urine sur leurs hanches, la lionne qui roule devant le mâle tous les quarts d’heure, les serpents qui se battent en duel pour avoir le privilège de s’accoupler avec la femelle ou les poissons qui changent de couleur – on ne sait jamais. Ce qui nous rapproche des félins, c’est qu’eux aussi n’ont pas de saison particulière pour leurs amours. Et la c’est la femelle qui donne le départ. Comme chez nous. Parce qu’une femme qui dit non, c’est une femme qui dit non. Bref, on ne voit pas beaucoup d’hommes changer de couleur pour séduire la « femelle » qui les attire. Par contre, on en voit de toutes les couleurs. Et au-delà des poncifs du discours stupide et récurrent, il y a des hommes très doués, subtiles et particulièrement drôles. Femme qui rit, à moitié dans ton lit. Des hommes qui vont droit au but avec la femme qui acceptera ce qui est cru. Des hommes qui sauront y aller doucement. Des hommes inventifs. Et des hommes qui n’ont rien compris et qui n’y comprendront jamais rien. Il n’y a rien de plus excitant et de plus beau que cette phase-là, celle qui amorce des amours éphémères, des amours passionnelles, des amours éternelles, des amours torturées. Cette phase où tout se joue. Celle où l’on joue. Avec les mots, les regards, les lèvres. Celle où l’on joue au chat et à la souris. Catch me if you can. Et puis il y a les paroles et il y a les gestes. Les surprises, les belles lettres. Les mots intelligents qui se suivent et ne se ressemblent pas. Ces écrits qui flattent et charment. La séduction épistolaire est dangereuse. Parfois perverse. Madame de Tourvel ne dira pas le contraire. Les mots encensent et les mots tuent. Il y a la séduction créative. Celle qui emporte, fait virevolter, celle qui ferait s’effondrer un mur de prison. Une arrivée inattendue alors que l’adresse est inconnue. Alors que le cellulaire n’existe pas. Une arrivée quand on ne sait pas si l’autre sera là. Une invitation à dîner tout de suite, on the spot. Descends et viens avec moi. On verrait presque le cheval blanc garé au coin de la rue. Eh oui, les femmes ont toutes grandi avec les récits des contes de fée. Et même si elles savent que la fin est biaisée, elles rêvent toutes (mais alors toutes) du prince charmant qui viendra à bout du dragon qui gardait l’entrée du donjon. Celui qui jettera des sorts à ses rivaux. Celui qui volera la toison d’or (ça ne s’invente pas). Les femmes aiment les surprises. Les hommes courageux. Ceux qui grimpent au balcon, ceux qui chantent à tue-tête en dessous de leur fenêtre, qui envoient des fleurs, des milliers de fleurs. Les hommes audacieux. Parce que la drague est souvent la même chez certains hommes. Parce que si l’on veut la femme désirée, la vraie, l’exigeante, il faut savoir user de tous les stratagèmes. Faire des jeux de piste. Un grand Monopoly avec des arrêts dans les hôtels de la rue de la Paix, un Scrabble de mots d’amour, un Mastermind pour lui faire perdre la tête. Et il y a les autres qui jouent de leurs absences, de leurs silences. Le jeu de la séduction est, tout comme l’amour, un jeu de hasard. Mais dans ces moments-là, quand tout bascule, on ne voit pas la suite de l’histoire. Dans ces moments-là, quand la séduction est belle et qu’elle fait vaciller, on ne sait pas ce qui se passera une fois les premières pages entamées. Parce que c’est généralement le début du roman qui est le plus beau, celui qui se lit le plus vite, trop vite parfois. Trop vite qu’on en oublie d’être vigilante à force de lire en diagonale et non entre les lignes. Cette phase a beau être belle, sublime, envoutante, c’est elle qui déterminera tout le reste. Il ne faut pas laisser abreuver par des mots mensonges, ces mots classiques, ceux qui feront mal une fois la phase terminée. Ces gestes qui n’en seront plus. Une porte ouverte, une invitation à petit-déjeuner, un voyage offert, une paire de boucles d’oreilles glissée dans un fondant au chocolat. On aimerait tous et toutes qu’une histoire d’amour ou une histoire d’une nuit n’aient parfois qu’un seul chapitre. Un petit prologue avant peut-être, mais sans épilogue. Parce que tout ce que l’on retient, c’est la fin du film. Celle qui arrive juste avant le générique où défilent les noms des acteurs, des figurants, des ingénieurs du son dont on se fout éperdument. A la fin, on veut rien entendre. Le jeu de la séduction est un jeu de hasard. Un jeu où on mise gros. All in ou Impair et passe.

Carrément méchant jamais content – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 2 novembre 2013

Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, on est toujours la cible de quelqu’un. On est la cible de son jugement, de son appréciation. Quel que soit notre comportement dans n’importe quelle situation, il y a aura toujours quelque chose à redire. Une critique à faire. On vit dans une société particulièrement judgmentaliste. Mot parfaitement intraduisible alors que parfaitement exact. On interprète, on donne son opinion, on se veut sage ou mage. On évalue l’autre, on le soupèse, on le dissèque et ensuite, on tire sa conclusion. Souvent hâtive et surtout fausse. On ne sortira jamais de cette attitude particulièrement exacerbée chez les Libanais qui est de critiquer l’autre fait. Et surtout de définir l’autre comme on en a envie. En gros, on ne peut rien faire sans le regard de l’autre. Eh oui, l’habit fait le moine et le cheikh. Et ça y va. Si on a maigri, ça veut dire qu’on va mal, si on a grossi, ça veut aussi dire qu’on va mal. On ne peut pas plaire à tout le monde, mais bon. Si on est célibataire (et une femme), c’est probablement parce qu’on a un problème. Pas parce que tu préfères être seule que mal accompagnée ni parce que tu ne trouves pas de mec à Beyrouth. Si on fait partie de ces gens qui n’aiment pas célébrer leur anniversaire, c’est qu’on est chiant, rasoir, ridicule. Par contre si on fait une grosse fête, c’est because, on est un/une attention whore et qu’on est bien content(e) de recevoir plein de cadeaux. Il y avait trop de bouffe ou pas assez. Il faisait trop chaud ou trop frais. On ne peut pas plaire à tout le monde. Et on est sans cesse l’objet de tous les regards. Ces regards qui se posent sur nous tout le temps, ces regards qui observent, scrutent. Si on croise son ex dans une soirée et que la conversation s’attarde, ça veut dire qu’il y a encore une petite étincelle quelque part. Si aucun regard ne se croise, c’est qu’il y a encore une petite étincelle quelque part. Si on arrive à ladite soirée, trop habillée, trop maquillée, on est suffisant. Et tu débarques en baskets, ça veut dire que tu te laisses aller ma chérie. A moins de s’appeler X Duchnoque à qui on pardonne tout parce que c’est un original qui a la poche bien garnie. Le plus beau dans ce genre d’attitude, c’est que même si on adore potiner derrière le dos des gens, on n’en rate pas une pour le leur dire en face. D’une façon plus édulcorée peut-être mais on le dira quand même. Si tu es malheureux dans ton mariage et que tu restes, t’es con. Si tu te barres, t’es un(e) gros(se) con(ne). On ne nous lâchera jamais. Depuis le premier jour, jusqu’au dernier. On ne nous lâchera jamais parce que c’est comme ça. On attend de toi que tu aies quelqu’un dans ta vie. Une fois la perle rare arrivée, on te conseille de ne surtout pas la perdre, ensuite on te demande pour quand sont les fiançailles, puis à quand la farha el kbiré, et le bébé, et le deuxième. Et ton botox, ta liposuccion, ton lifting parce que t’as pris un sacré coup de vieux. Ça tire dans tous les sens. Fais pas ci, fais pas ça. Fais comme ci, pas comme ça. Et chacun y va de son avis et de son statement. Ce qui finit par faire en sorte que les gens sont en contrôle permanent de leur image. Et ça leur met la pression. On ne pleure pas sinon ça fait drama queen. On pleure pour émouvoir les autres. Et c’est valable dans tous les domaines. Chacun y va de sa vérité parce qu’elle est absolue. Et depuis la nuit des temps. C’est ça aussi le problème : le conflit des générations. Il y a 60 ans, on faisait des sacrifices pour sa famille, on pardonnait aux hommes. Il y a 40 ans, on ne travaillait pas quand on était une femme, on ne faisait pas de césarienne. Il y a 20 ans, on a commencé à s’émanciper. Aujourd’hui, on ne fait plus de sacrifice ni de concessions et on pardonne enfin aux femmes. Mais cela est de rigueur pour une petite minorité. On s’en prendra toujours pour son grade. Critiqués par les uns et surtout par les unes, on sera taxé d’être marginaux, confus, compliqués. Par ses amis souvent. Ceux-là même qui font partie de notre génération. Ceux-là même qui sont malheureux et/ou envieux. D’un succès, d’un bonheur, d’une prise de conscience. Si elle a réussi c’est sûrement qu’elle couche avec son boss, s’il a de l’argent c’est qu’il l’a hérité de son père. Certains se plongent dans un triste mutisme ou une inaction terrifiante pour ne pas être mis en examen. Alors voilà. Puisque personne n’est jamais content, jamais satisfait, toujours à l’affut des erreurs de l’autre, il faut s’en foutre. Mais alors s’en foutre. S’en foutre plein la panse, plein les yeux, plein les rêves. Faut faire ce qu’on a envie de faire. Où on veut, quand on veut, comme on veut. Et dire à qui veut l’entendre : get a life.