Carrément méchant jamais content – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 2 novembre 2013

Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, on est toujours la cible de quelqu’un. On est la cible de son jugement, de son appréciation. Quel que soit notre comportement dans n’importe quelle situation, il y a aura toujours quelque chose à redire. Une critique à faire. On vit dans une société particulièrement judgmentaliste. Mot parfaitement intraduisible alors que parfaitement exact. On interprète, on donne son opinion, on se veut sage ou mage. On évalue l’autre, on le soupèse, on le dissèque et ensuite, on tire sa conclusion. Souvent hâtive et surtout fausse. On ne sortira jamais de cette attitude particulièrement exacerbée chez les Libanais qui est de critiquer l’autre fait. Et surtout de définir l’autre comme on en a envie. En gros, on ne peut rien faire sans le regard de l’autre. Eh oui, l’habit fait le moine et le cheikh. Et ça y va. Si on a maigri, ça veut dire qu’on va mal, si on a grossi, ça veut aussi dire qu’on va mal. On ne peut pas plaire à tout le monde, mais bon. Si on est célibataire (et une femme), c’est probablement parce qu’on a un problème. Pas parce que tu préfères être seule que mal accompagnée ni parce que tu ne trouves pas de mec à Beyrouth. Si on fait partie de ces gens qui n’aiment pas célébrer leur anniversaire, c’est qu’on est chiant, rasoir, ridicule. Par contre si on fait une grosse fête, c’est because, on est un/une attention whore et qu’on est bien content(e) de recevoir plein de cadeaux. Il y avait trop de bouffe ou pas assez. Il faisait trop chaud ou trop frais. On ne peut pas plaire à tout le monde. Et on est sans cesse l’objet de tous les regards. Ces regards qui se posent sur nous tout le temps, ces regards qui observent, scrutent. Si on croise son ex dans une soirée et que la conversation s’attarde, ça veut dire qu’il y a encore une petite étincelle quelque part. Si aucun regard ne se croise, c’est qu’il y a encore une petite étincelle quelque part. Si on arrive à ladite soirée, trop habillée, trop maquillée, on est suffisant. Et tu débarques en baskets, ça veut dire que tu te laisses aller ma chérie. A moins de s’appeler X Duchnoque à qui on pardonne tout parce que c’est un original qui a la poche bien garnie. Le plus beau dans ce genre d’attitude, c’est que même si on adore potiner derrière le dos des gens, on n’en rate pas une pour le leur dire en face. D’une façon plus édulcorée peut-être mais on le dira quand même. Si tu es malheureux dans ton mariage et que tu restes, t’es con. Si tu te barres, t’es un(e) gros(se) con(ne). On ne nous lâchera jamais. Depuis le premier jour, jusqu’au dernier. On ne nous lâchera jamais parce que c’est comme ça. On attend de toi que tu aies quelqu’un dans ta vie. Une fois la perle rare arrivée, on te conseille de ne surtout pas la perdre, ensuite on te demande pour quand sont les fiançailles, puis à quand la farha el kbiré, et le bébé, et le deuxième. Et ton botox, ta liposuccion, ton lifting parce que t’as pris un sacré coup de vieux. Ça tire dans tous les sens. Fais pas ci, fais pas ça. Fais comme ci, pas comme ça. Et chacun y va de son avis et de son statement. Ce qui finit par faire en sorte que les gens sont en contrôle permanent de leur image. Et ça leur met la pression. On ne pleure pas sinon ça fait drama queen. On pleure pour émouvoir les autres. Et c’est valable dans tous les domaines. Chacun y va de sa vérité parce qu’elle est absolue. Et depuis la nuit des temps. C’est ça aussi le problème : le conflit des générations. Il y a 60 ans, on faisait des sacrifices pour sa famille, on pardonnait aux hommes. Il y a 40 ans, on ne travaillait pas quand on était une femme, on ne faisait pas de césarienne. Il y a 20 ans, on a commencé à s’émanciper. Aujourd’hui, on ne fait plus de sacrifice ni de concessions et on pardonne enfin aux femmes. Mais cela est de rigueur pour une petite minorité. On s’en prendra toujours pour son grade. Critiqués par les uns et surtout par les unes, on sera taxé d’être marginaux, confus, compliqués. Par ses amis souvent. Ceux-là même qui font partie de notre génération. Ceux-là même qui sont malheureux et/ou envieux. D’un succès, d’un bonheur, d’une prise de conscience. Si elle a réussi c’est sûrement qu’elle couche avec son boss, s’il a de l’argent c’est qu’il l’a hérité de son père. Certains se plongent dans un triste mutisme ou une inaction terrifiante pour ne pas être mis en examen. Alors voilà. Puisque personne n’est jamais content, jamais satisfait, toujours à l’affut des erreurs de l’autre, il faut s’en foutre. Mais alors s’en foutre. S’en foutre plein la panse, plein les yeux, plein les rêves. Faut faire ce qu’on a envie de faire. Où on veut, quand on veut, comme on veut. Et dire à qui veut l’entendre : get a life.

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Une réflexion au sujet de « Carrément méchant jamais content – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 2 novembre 2013 »

  1. Mais nous sommes tous affreux, sales et méchants. Seuls les mots, les verbes bien choisis peuvent nous rendre supportables.

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