Impair et passe – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 9 novembre 2013

Aujourd’hui, tous les moyens sont possibles pour séduire une femme. Parce que la séduction doit encore se passer comme ça. L’homme drague la femme qui se laisse draguer. Même si la femme a provoqué tout ça, manipulatrice comme certaines peuvent l’être. Dans les couples gay, c’est exactement la même donne. Il y en a un(e) qui drague l’autre. Bon, parfois, la drague est bilatérale. Une sorte de jeu. Je te regarde, je cligne des yeux, je souris, je chante. Comme la parade nuptiale des animaux. Les cris des volatiles ou des singes, les mâles qui pissent pour marquer leur territoire, les femelles qui dispersent leur urine sur leurs hanches, la lionne qui roule devant le mâle tous les quarts d’heure, les serpents qui se battent en duel pour avoir le privilège de s’accoupler avec la femelle ou les poissons qui changent de couleur – on ne sait jamais. Ce qui nous rapproche des félins, c’est qu’eux aussi n’ont pas de saison particulière pour leurs amours. Et la c’est la femelle qui donne le départ. Comme chez nous. Parce qu’une femme qui dit non, c’est une femme qui dit non. Bref, on ne voit pas beaucoup d’hommes changer de couleur pour séduire la « femelle » qui les attire. Par contre, on en voit de toutes les couleurs. Et au-delà des poncifs du discours stupide et récurrent, il y a des hommes très doués, subtiles et particulièrement drôles. Femme qui rit, à moitié dans ton lit. Des hommes qui vont droit au but avec la femme qui acceptera ce qui est cru. Des hommes qui sauront y aller doucement. Des hommes inventifs. Et des hommes qui n’ont rien compris et qui n’y comprendront jamais rien. Il n’y a rien de plus excitant et de plus beau que cette phase-là, celle qui amorce des amours éphémères, des amours passionnelles, des amours éternelles, des amours torturées. Cette phase où tout se joue. Celle où l’on joue. Avec les mots, les regards, les lèvres. Celle où l’on joue au chat et à la souris. Catch me if you can. Et puis il y a les paroles et il y a les gestes. Les surprises, les belles lettres. Les mots intelligents qui se suivent et ne se ressemblent pas. Ces écrits qui flattent et charment. La séduction épistolaire est dangereuse. Parfois perverse. Madame de Tourvel ne dira pas le contraire. Les mots encensent et les mots tuent. Il y a la séduction créative. Celle qui emporte, fait virevolter, celle qui ferait s’effondrer un mur de prison. Une arrivée inattendue alors que l’adresse est inconnue. Alors que le cellulaire n’existe pas. Une arrivée quand on ne sait pas si l’autre sera là. Une invitation à dîner tout de suite, on the spot. Descends et viens avec moi. On verrait presque le cheval blanc garé au coin de la rue. Eh oui, les femmes ont toutes grandi avec les récits des contes de fée. Et même si elles savent que la fin est biaisée, elles rêvent toutes (mais alors toutes) du prince charmant qui viendra à bout du dragon qui gardait l’entrée du donjon. Celui qui jettera des sorts à ses rivaux. Celui qui volera la toison d’or (ça ne s’invente pas). Les femmes aiment les surprises. Les hommes courageux. Ceux qui grimpent au balcon, ceux qui chantent à tue-tête en dessous de leur fenêtre, qui envoient des fleurs, des milliers de fleurs. Les hommes audacieux. Parce que la drague est souvent la même chez certains hommes. Parce que si l’on veut la femme désirée, la vraie, l’exigeante, il faut savoir user de tous les stratagèmes. Faire des jeux de piste. Un grand Monopoly avec des arrêts dans les hôtels de la rue de la Paix, un Scrabble de mots d’amour, un Mastermind pour lui faire perdre la tête. Et il y a les autres qui jouent de leurs absences, de leurs silences. Le jeu de la séduction est, tout comme l’amour, un jeu de hasard. Mais dans ces moments-là, quand tout bascule, on ne voit pas la suite de l’histoire. Dans ces moments-là, quand la séduction est belle et qu’elle fait vaciller, on ne sait pas ce qui se passera une fois les premières pages entamées. Parce que c’est généralement le début du roman qui est le plus beau, celui qui se lit le plus vite, trop vite parfois. Trop vite qu’on en oublie d’être vigilante à force de lire en diagonale et non entre les lignes. Cette phase a beau être belle, sublime, envoutante, c’est elle qui déterminera tout le reste. Il ne faut pas laisser abreuver par des mots mensonges, ces mots classiques, ceux qui feront mal une fois la phase terminée. Ces gestes qui n’en seront plus. Une porte ouverte, une invitation à petit-déjeuner, un voyage offert, une paire de boucles d’oreilles glissée dans un fondant au chocolat. On aimerait tous et toutes qu’une histoire d’amour ou une histoire d’une nuit n’aient parfois qu’un seul chapitre. Un petit prologue avant peut-être, mais sans épilogue. Parce que tout ce que l’on retient, c’est la fin du film. Celle qui arrive juste avant le générique où défilent les noms des acteurs, des figurants, des ingénieurs du son dont on se fout éperdument. A la fin, on veut rien entendre. Le jeu de la séduction est un jeu de hasard. Un jeu où on mise gros. All in ou Impair et passe.

Publicités

Une réflexion au sujet de « Impair et passe – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 9 novembre 2013 »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s