Plaisirs avortés – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 18 janvier 2014

#fun#friends#happy#love#great#amazing#party. Ce sont les mots qui ornent la plupart des photos qui inondent nos news feed sur Instagram. On raconte, via des instantanés et dans le menu détail, une soirée époustouflante. D’une boîte qui vient d’ouvrir. D’une fête de malade. On strike the pose, exhibe ses fringues, on rit à gorge déployée et on montre à tous nos amis qu’on a d’autres amis. Des nouveaux, des branchouilles. On montre qu’on ose s’aventurer dans des lieux insolites parce qu’on est cool. D’accord, nous sommes dans l’ère de l’exhibitionnisme, du selfie à outrance, de l’égocentrisme absolu à la James Franco, mais si c’est aussi génial, dingue, drôle, qu’est-ce que les gens foutent derrière leurs téléphones à prendre des photos ? Comment trouvent-ils le temps de poser, de faire des effets à l’aide des filtres, de mettre des hashtags, de tagger les gens et de poster chaque 5 minutes un nouveau cliché ? Finalement, c’est un plaisir avorté. Totalement avorté. Parce que quelque part, cette soirée est peut-être artificielle. Une soirée à laquelle on se devait d’aller. On ne vit plus l’instant présent. Exactement comme quand on allume sa caméra à chaque seconde de la vie d’un enfant. On se retrouve coincé derrière un zoom au moment où il fait ses premiers pas. On ne l’a pas regardé dans les yeux, ni écarté les bras pour qu’il nous tombe dedans, le regard rempli de victoire. On l’a juste immortalisé en train de se bouffer le coin de la table avant de rebondir sur ses Pampers. On a immortalisé, mais on n’a pas vécu l’instant. On ne l’a pas senti, on ne l’a pas touché, on n’a pas vibré. Comme lorsqu’on filme une chanson dans un concert, on est distancié de la scène parce qu’entre elle et nous, il y a un téléphone. On avorte nos plaisirs. On passe notre temps à le faire au profit de n’importe quoi. On n’est plus là totalement. Nous sommes éparpillés. Entre un whatsApp et une partie de Ruzzle, un coup de fil et une photo. On a gâché nos joies parce que nous les avons transformées. En contraintes, en obligations. Il y a plein de gens qui, depuis le début de l’hiver, se réjouissent qu’il n’y a pas de neige. Que les pistes n’ont pas ouvert. Ces skieurs invétérés l’ont, jusqu’à maintenant, échappé belle. Mais pourquoi ? Parce que neige = enfants, location et école de ski, forfaits, réveils à l’aube, accompagnement, embouteillages, écran total, portage de bottes, gants perdus, fermeture Éclair cassée, bâton dans le dos planté. Parce qu’ils savent aussi que s’il neige, ils n’auront pas le choix. C’est triste. Parce que le ski, c’est censé être fun. C’est prendre son pied sur la poudreuse, c’est glisser sous le soleil. Parce qu’à la base, ils adorent ça. Mais c’est devenu une corvée. Comme beaucoup d’activités… On ne s’amuserait donc plus comme on pouvait le faire avant. Un peu comme quand on se rappelle qu’on faisait de la bicyclette sans casque, sans genouillères ni coudières. Sans sa mère qui nous court derrière pour nous protéger du soleil, de la pluie, de l’eau, des flaques, de la saleté, du chocolat. Parce qu’il fait trop chaud, trop froid, parce que c’est trop sucré, transgénique. Fini le plaisir du cocktail jellow/bananes/pommes et celui d’être proclamé héros, les genoux égratignés et ensanglantés étant le trophée de cette chute de vélocross. Tant de plaisirs avortés à cause de nous et aussi à cause des autres. Le plaisir de voir un film autour duquel il y a trop de buzz, trop d’articles, trop de trop. Comme La Vie d’Adèle, encensé, palmérisé, chef-d’œuvrisé. On est sorti de la salle déçu, voire même indifférent. Alors que peut-être, sans tout ce tapage médiatique, sans tous ces amis qui vous disent d’aller le voir, on aurait savouré, totalement vierge de propos, cette couleur bleue pourtant si chaude. Pareil pour Titanic, Da Vinci Code, Harry Potter. Jamais vu, jamais lu. L’overdose de Céline Dion, de Dan Brown, de Voldemort, a cassé le trip. Dommage. Déjà qu’on se fait souvent couillonner par les autres, par un moustique qui nous bousille une nuit de week-end quand ce n’est pas le chantier avoisinant, par l’État qui nous prive d’électricité le jour où on ramène une fille chez soi, un chez-soi situé au 8e étage. Que l’A/C ne fonctionne pas sur les ampères du moteur qui cache la musique qu’on ne peut même pas jouer sur sa platine. Déjà qu’on nous bousille tellement de moments, pourquoi s’autoflageller sur l’autel du FOMO (Fear of Missing Out) pour tout et n’importe quoi, et de tout rater en fin de compte ? Pourquoi ne sait-on plus (se) faire plaisir ?

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