Des chiffres et des lettres – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 25 janvier 2014

Notre vie est constituée de lettres et de chiffres. Les lettres de nos noms et prénoms. Les chiffres de notre date de naissance et de tous ces instants qui sont gravés dans nos mémoires. Les lettres de ce patronyme que l’on échange contre celui d’un mari. Les lettres qui constituent ce prénom que l’on portera à vie. Ce prénom et cette date de naissance que les numérologues étudient scrupuleusement, comme s’il y avait un ADN inscrit dans le 4 avril, dans le 1973 ou dans le mardi 29. Comme si ces trois voyelles et ces deux consonnes formaient une espèce de code génétique qui prédestinerait l’un à devenir artiste et l’autre avocate. On ne peut pas échapper aux nombres et aux mots qui composent notre vie. On ne peut pas y échapper parce qu’ils reviennent à la charge, nous rappelant des dates, des jours heureux et des instants funestes. Parce qu’ils nous rappellent qu’on a beau enfouir un souvenir, il resurgira le jour où. Où tout a commencé, où tout a fini. Et ces dates-là rythment avec minutie le cycle d’une année. Celui d’une vie. Il y a des gens qui ont besoin de rituels. D’autres de symboles. Des rituels pour contrer le destin, aller plus loin, changer de voie, entrer dans une autre phase de la vie, faire un tour au sort et le conjurer. Ces répétitions qui nous accompagnent depuis l’enfance sont rassurantes. L’heure de manger, l’heure de dormir, l’heure des mathématiques. Ce sont des repères. Pas dans le sens du rite, mais dans celui de l’habitude. Il y a des gens qui ont besoin de symboles. Pas d’un étendard à brandir en signe de victoire, mais ce fait identifiable qui, par sa forme, évoque quelque chose. Une date. Un anniversaire. Une rencontre. Inscrite entre le 23 novembre et le 15 janvier, un 9 décembre plus exactement. Ce 9 décembre où les peaux se sont touchées. Ce 9 décembre où on a compris que les choses ne seraient plus comme avant. Entre nous et pour nous. Ce 9 qui deviendra un nombre porte-bonheur, comme le 3, le 7 ou le 22. Et qu’on jouera sur une grille de Loto. Ce Nouvel An qui marque une nouvelle page. Ce Nouvel An que l’on célèbre un 12 février, un 16 mai, un 25 août. Parce que c’est un an de plus. Parce que c’est un anniversaire. Des symboles qui annoncent un commencement. Un déménagement le jour où, 36 ans auparavant, on venait de naître, pour marquer justement cette (re)naissance. Il y a des jours qui reviennent et qui, malgré nous, viennent nous imposer le temps qui court. Les incessants va-et-vient des gens dans notre vie. Noël et ce sirupeux 14 février. Une Saint-Valentin tout en polyester qui rappelle à ceux qui sont seuls, qu’ils sont seuls. Ce jour où le monde, totalement américanisé, célèbre les cœurs rouges et les sourires béats, pour se rassurer que l’amour est bien là. Cet amour-là qui pourrait être fêté un 20 avril, un 5 décembre, un 22 septembre. Ce 14 février que nous n’oublierons pas non plus. Ce 14 février qui nous rappelle, 9 ans après, où nous étions ce jour-là, à cette heure-là. Quand la corniche a tremblé à 13h05. Presque chaque Libanais se souvient ce qu’il faisait à cet instant précis. Se souvient également comment il a appris ce qui venait d’arriver un 11 septembre 2001. Les yeux rivés sur un écran, voyant en direct ce deuxième avion percuter le symbole même de l’Amérique. La peur que l’attaque s’étende, ne comprenant pas ce qui était véritablement en train de se passer. Il y a des choses qu’on n’oublie pas. Qu’elles nous concernent ou pas. Qu’elles nous aient marqués ou pas. Il y a des dates qui sont inscrites au fer rouge dans le cœur. Qui ravivent une meurtrissure. Comme des stigmates qui suintent un vendredi saint. Comme si un doigt venait appuyer play sur une plaie, y remuant un couteau bien aiguisé. Les dates nous renvoient à la gueule ce dont on ne veut pas/plus se souvenir. Ce qu’on refoule, ce qu’on oublie durant le reste de l’année. Une perte, un départ. Un deuil achevé pourtant. On a traversé toutes ses étapes. On a jonglé avec la colère et le déni. On a digéré la douleur. On l’a casée dans le beau, dans le passé, dans les photos. Et il suffit qu’un 20 janvier revienne périodiquement pour que l’on palpe le manque. Pour qu’il ressurgisse sans crier gare. Au petit matin. Ramenant à la figure et en détails, minute après minute, les derniers instants, les derniers mots. Ramenant cette boule qu’on avait tenté de faire disparaître. Rappelant à notre mauvais souvenir que c’est bel et bien fini. Tu me/nous manques.

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