Nous sommes toutes des salopes – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 8 mars 2014

Des salopes. Nous, les quelque 2 110 502 Libanaises. Nous qui sommes plus nombreuses que les hommes sur ce territoire. Nous, les filles, les femmes, les mères, les grands-mères, les tantes, les cousines, les belles-filles, les belles-sœurs. Nous sommes toutes des salopes. Des salopes qui devrions lancer une pétition à l’instar du manifeste des 343 (salopes) de 1971. 343 Françaises qui ont eu le courage de signer ce manifeste : « Je me suis fait avorter », s’exposant ainsi à l’époque à des poursuites pénales pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement. 343 femmes qui ont suivi Simone de Beauvoir, auteure du manifeste publié par Le Nouvel Obs, pour demander la dépénalisation de l’avortement et le libre accès aux moyens anticonceptionnels. 343 femmes qui ont déclaré avoir avorté pour ne pas faire le silence sur le million de femmes qui le faisaient dans la clandestinité. Elles, ce sont, entre autres Catherine Deneuve, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Delphine Seyrig, Françoise Fabian ou Marie-France Pisier. Elles, c’était il y a 43 ans. Nous, c’est aujourd’hui. 2 110 502 salopes qui ne pouvons plus passer sous silence la condition de la femme libanaise. Les conditions de la femme au Liban. Quelles qu’elles soient. Juridiques, civiles, sociales ou sociétales, médicales ou politiques. Nous sommes toutes des salopes qui devons nous indigner, nous révolter, nous battre. Pour moi, pour nous, pour elles. Parce que, sans le respect de la femme, il n’y a pas de société. Parce que, sans les droits de la femme, il n’y a pas de droits de l’homme. Notre silence nous rend complices. Complices des exactions, des injustices et des meurtres. Nous devons nous mobiliser en masse, quelle que soit notre religion ou notre appartenance politique. Parce que nos droits ne concernent que nous. Ni un député ni un ministre, et encore moins un prêtre ou un cheikh. Nos droits, nous devrions les voter seules. Sans représentants ni intermédiaire. Notre liberté s’inscrit partout, tout le temps. Dans le cadre de notre travail où nous devrions gagner autant qu’un homme et ne pas subir très souvent un harcèlement. Dans le cadre d’un mariage dont on doit avoir le choix. Un mariage non imposé, non arrangé. Dans l’éducation de nos enfants et dans notre tutelle surtout. Dans le droit à la garde jusqu’à la majorité en cas de divorce. Dans le droit à avoir une pension alimentaire décente. Dans le droit à la contraception et à l’avortement. Dans le droit de faire un bébé toutes seules, sans qu’il ne soit traité de bâtard. Pouvant également porter la nationalité de sa mère. Dans le droit d’aimer une autre femme sans être jugées ni définies comme déviantes. Dans le droit d’aimer un homme plus jeune sans être qualifiées de cougar. Dans le droit d’aimer des dizaines de fois sans être traitées de putes. Dans le droit d’avoir une liaison sans être condamnées par la justice. Notre liberté, c’est vivre seules. Voyager seules. Ouvrir un compte en banque à nos enfants, seules. Garder son nom de famille et ne pas voir son identité estompée derrière un « madame Karim chi ». Nous devons pouvoir nous promener dans la rue sans qu’on nous siffle, sans qu’on nous interpelle, sans qu’on soit zyeutées par tous ces connards qui se trouvent sur notre route. Nous devons pouvoir prendre le volant sans se faire arrêter par un daraké dans l’unique but de mater nos cuisses et de nous voir le supplier pour qu’il ne nous mette pas un PV. Idem avec les soldats de l’armée fourgués à l’arrière d’un camion. Nous devons parler au nom des autres. Celles qui n’osent pas, celles qui ne peuvent pas, celles qui ont peur. Nous devons marcher aujourd’hui du musée au Palais de justice de 14 heures à 15 heures, à l’initiative de l’association Kafa. Nous devons marcher côte à côte avec les hommes. Les pères, les frères, les oncles, les cousins et les fils de. Surtout les fils de. Vous devez être là, par respect et par amour. Et pour la mémoire. Pour que vous n’oubliiez jamais d’où vous venez et d’où vous sortez surtout. Aujourd’hui, Jour international de la femme, jour qui ne devrait même plus exister, nous sommes « tous » des salopes. Tous.

P.-S. : danser pour la bonne cause ! À l’occasion de la Journée de la femme, un événement au profit de l’association Kafa, une ONG qui milite pour les droits de la femme au Liban, aura lieu au Behind the Green Door (BtGD), ce soir à partir de 22h00, avec Ziyad Makhoul et l’auteure de ces colonnes aux platines, et le soutien du BtGD. L’entrée est de 10 000 LL minimum. Réservations : 70/856866.

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