French night – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 15 mars 2014

Et voilà, une fois de plus, un nouvel effet de mode sévit à Beyrouth. Une mode qui existe depuis quelques années déjà mais qui connaît aujourd’hui un boom typiquement libanais. Les French nights et les 80’s nights. Coincées dans la programmation de la semaine entre une soirée karaoké, une bellydancer party et un quinoa gathering. Pas n’importe quelle french night. Pas une compilation de ce que la France fait de mieux aujourd’hui. Pas de Daft Punk ou de Benjamin Biolay, ni de Phoenix ou de Woodkid. Non. La french night sauce debs el remman, c’est Claude Barzotti, Herbert Léonard et Desireless. « Les démons de minuit », « Nuit de folie » ou « On va s’aimer ». Une espèce de combo dans le même genre qu’une salade du chef servie par Bernard à l’Atcl au jeune homme en chemise Faço et Sebago. Un mélange totalement désuet mais qu’on chérit particulièrement au Liban. La nostalgie est le leitmotiv des Libanais. Tout ce qui leur rappelle leur passé, ils adorent. Et ils connaissent par cœur les paroles de toutes les chansons du Rital – qui a drainé 4000 personnes lors de ses récitals de la St Valentin – comme s’ils avaient appris les textes en classe de 1eB pour les présenter à l’oral de l’anticipation. Un phénomène aussi étrange que surprenant. Pour qui a vécu en France à la même époque que l’éclosion de ces chansons, tout ceci est totalement anachronique. Qui sont donc Mario Pelchat, Bernard Sauvat ou encore Joe Diverio ? Pour les anciens expats, personne. Par contre pour les résistants de la première heure, c’est « Ho capito che ti amo ». Chantez-leur un extrait de cette chanson dont vous n’avez jamais entendu parler, ce sont direct des centaines de souvenirs qui resurgissent. Et les souvenirs impliquent des retrouvailles. Une sorte de Facebook à grande échelle où on se retrouve au Cellar pour célébrer les 20 ans de la promotion 88. Au Cellar ou au Gargotier. Et pour les vingtenaires de 1993, les quadra d’aujourd’hui, c’est au rythme de la voix d’Alain Barrière qui chante la Piaf sur « Elle va chanter ». Réminiscences du Music Box et de ses escaliers. Alain Barrière, l’idole de leurs parents, époque Salut les Copains. Si les 80’s nights sont un phénomène récurent en France et en Europe, un phénomène qui permet au stars oubliées, aux fabricants des One wit Wonder de se rappeler au bon souvenir de leurs anciens fans et de remonter sur scène dans des tournées où on fait tourner les serviettes, les French nights sont plutôt un miracle local. Après ces soirées où on chante à tue-tête « Life is Life », la tête flanquée d’un chapeau pointu et d’une fausse perruque rasta en acrylique, les yeux planqués derrière de gigantesques lunettes à paillettes, des cotillons dans la main droite et des serpentins dans la gauche comme dans une mauvaise soirée de nouvel an, applaudissant le DJ qui se prend pour une rock star, les bras levés vers le ciel, on va tanguer sur le parquet ciré. Ici, ce n’est plus le chapeau argenté qui est pointu. C’est le style musical. Qui dit morceaux français connus par la crowd libanaise, dit aussi 80’s. On lorgne vers Peter et Sloane et on s’injecte des shots de Cloclo et de Dalida au passage. Et les vingtenaires d’aujourd’hui balancent leurs bras comme les sirènes du port d’Alexandrie. Parce que la nostalgie frenchie coucou est contagieuse et qu’elle passe de génération en génération. Un peu comme si on voyait nos gamins conduire une BM 2002, un whiskey coke à la main venu remplacer le Jamaïca sans alcool. Ils connaissent les face B des seuls disques qui réussissaient à arriver au Liban dans les années de guerre. Ces années qui rendent nostalgiques les Libanais. Comme si cette période aussi violente fut elle était plus douce qu’aujourd’hui. Comme si survivre c’était vivre. Comme si ces chansons qu’on écoutait à la lumière de la bougie, coincés dans un abris, sur un radio cassettes alimenté à la « battariyé Reovac » étaient le seul témoignage de cette tranche d’histoire dont on a fait table rase. Comme si un morceau de Raoul Di Blasio que l’on fredonne au volant de sa voiture, les fenêtres fermées, faisait office de monument historique, de memoriam. Comme si on réalisait aujourd’hui avec mélancolie que c’était vraiment mieux avant. Le paradoxe libanais dans toute sa puissance.

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