Dans la marge – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 29 mars 2014

Il n’est pas comme « nous ». C’est une marginale. Une originale. Il est bizarre. Elle est anticonformiste. Il est spécial. Impossible de ne pas se heurter à ce genre de commentaires si on est un tant soit peu différent. Si on pense autrement, si on aime autrement, si on vit autrement. L’étiquette est directement scotchée sur votre front. Au nom de quoi ? De la norme. La norme sociale et ses règles. Au nom de toutes les normes. Celles que l’on nous impose. Ce cercle dans lequel il fait bon rester. Parce que l’être humain est attiré par le centre. Le centre qui réunit le pouvoir politique, la famille, la société. Par cet endroit où il faut être. Au centre du cercle. Ce lieu qui fascine. Qui réconforte. Ce lieu que l’on intégrera à l’âge de 3 ans, le jour où on se prendra en pleine poire la première grande différence. Celle des sexes. La confrontation avec l’autre. Avec ou sans pénis. Il y a moi et l’autre. Après ça, plus rien ne sera comme avant. Faudra s’accrocher. S’accrocher pour se faire accepter. Pour se fondre dans la masse, ressembler aux autres, penser qu’ainsi on est « normaux ».
La société a toujours rejeté les marginaux. Les vrais. Elle en a peur. Elle a peur de ces gens qui éclaireraient les zones d’ombre que l’on ne peut pas voir quand on est au centre. Ces électrons libres-là sont jugés. La différence fait peur. La différence fait encore plus peur à nous les Libanais. Ici, on ne veut surtout pas se faire remarquer. Tant qu’on ressemble à l’autre, on va bien. Tant qu’on fait la même chose, on va bien. Ou tout du moins, on le croit. Et on fait semblant. Il ne faut surtout pas être exclu. On sera « nous » au profit du « je ». Parce qu’on n’a pas envie de ne pas être eux. Pas envie de souffrir. Comme Guillaume et les garçons. Il y avait eux et il y avait lui. Le différent. Et c’est là que le bât blesse. Où s’arrête la différence et où commence la marginalité ? Où se situe l’anticonformisme. La révolte contre un système, un ordre établi. Contre des règles qui sont obsolètes. Contre une pensée ou un mode de vie. Contre une façon d’aimer. Contre la morale. Pourquoi faut-il se retrouver écarté lorsqu’on choisit d’aller caresser les contours du cercle, de sauter par-dessus les lignes. Parce qu’on a d’autres idéaux, d’autres perspectives. Juste parce qu’on voit autrement.
Ce n’est pas un sujet philosophique ni une crise existentielle. C’est uniquement une question, une toute petite question. Pourquoi n’arrive-t-on pas à accepter la différence dans ce foutu pays ? N’arrive-t-on pas à accepter l’autre ? Les autres. La couleur des gens. La langue des gens. L’amour homosexuel. L’amour bisexuel. La monoparentalité. La douce folie des artistes. Pourquoi n’accepte-t-on pas qu’on puisse vivre ailleurs. Différemment. En communauté ou seul(e) sur une colline. Qu’on élève et qu’on éduque, dans la diversité. Pourquoi n’accepte-t-on pas le refus de l’autre ? Sa contestation. Ses contradictions. Pas au sein d’un groupe puisque ça voudrait dire qu’il aurait intégré un autre cercle (vicieux). Non, en solo. Comme un(e) grand(e). J’ai décidé d’être comme ça. Et puis merde. Me fous d’être désintégré(e), exclu(e), banni(e), jugé(e). Me fous de ce que pensent les gens qui ne pensent pas comme moi. Me fous de la morale et de la/votre norme. De ce que je dois ou ne dois pas. De ce qu’il faut ou pas. Je me fous de tout ça parce qu’aujourd’hui être libre c’est ça. Être libre, c’est être marginal. Malheureusement. Être libre, c’est faire un choix. Ses choix. Arrêter la mascarade et le travestissement. Être libre, c’est prendre le risque de glisser sur les contours du cercle. De se faire avaler par le noyau et remonter vers l’extérieur, en n’oubliant jamais de faire le dos rond. Je me fous de tout et du reste, parce que je sais que suspendus ici et là, il y aura les autres. Ceux qui comme moi ne veulent pas se faire aspirer par le centre du cercle. Ceux qui préfèrent, aussi différents soient-ils les uns des autres, s’amuser à former un cercle vertueux. Je me fous d’être classé(e) dans la catégorie « marginal(e) » parce que si je suis dans la marge, c’est juste parce que l’intérieur de la feuille ne me contient pas. Je déborde.

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