Ariane – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 19 avril 2014

Jouons à qui (se) perd gagne. Jouons le jeu. Jusqu’au bout. Misons sur l’errance. Les pérégrinations. Acceptons de nous perdre. Enfants, nous le faisions. C’était notre jeu favori. Se perdre pour qu’on nous (re)trouve. On courait dans tous les sens. Enfants, nous jouions à nous perdre. On se perdait en forêt, dans les buissons. On se perdait à vélo. Sur le chemin de l’école. On se perdait au parc. Au zoo. Il est difficile pour un enfant de se perdre aujourd’hui. Il est pisté. Traqué. Contrôlé. Il peut rarement perdre son chemin. Pourtant c’est en route que c’est le mieux de se perdre. Lorsqu’on s’égare, les plans font place aux surprises et c’est alors, mais alors seulement, que le voyage commence. Le vrai. On n’est pas obligé de suivre la voie ferrée. De se faire aiguiller. Il est tellement plus beau de tomber sur une rue, sur un quartier. Sur un endroit insoupçonné. Il est tellement plus beau de ne pas arriver là où on avait décidé de se rendre. De ne pas gagner l’Inde, mais de la perdre. D’avoir changé d’axe, de s’être planté. D’avoir dévié d’un centimètre. Rien qu’un centimètre pour se perdre plus loin. On ne peut pas se retrouver sans s’être perdu. Ça ne sert à rien de vouloir croire que le chemin est tout tracé. Il ne l’est pas. On ne saura jamais vraiment où la vie nous mène. Vers un mur, un ciel azuré ou un lac. Et qu’importe la route qu’on aura empruntée, il y a bien un moment où on va se perdre. Nietzsche disait qu’ « il faut savoir se perdre pour un temps si l’on veut apprendre quelque chose des êtres que nous ne sommes pas nous-mêmes ». On ne peut pas apprendre sans s’être perdu. Sans s’être abîmé. Sans s’être égaré dans l’obscurité. Quand on cesse d’être perceptible. C’est là tout le bien de l’errance. Ne plus être perceptible. Ne plus être joignable ni atteignable. L’espace d’un instant, le temps qu’il faudra. On perd son temps à se perdre dans les nouvelles technologies. On vit Internet, on bouge Internet, on mange Internet, on boit Internet, on fait l’amour à Internet. C’est la perdition 2.0. Se perdre serait mieux sans tout ça. Sans téléphone. Sans ordinateur. Sans rien. Un jour. Deux. Trente. Peu importe la durée, tant qu’on a l’ivresse. Oui, on se sentirait perdu. Coupé de tout. Coupé du monde. Quelle ironie. Quel monde ? On ne s’est pas perdu au bon endroit. Alors, allons nous perdre. Vraiment. Là où il faut. Et là où il ne faut pas surtout. Quelque part à la croisée des chemins. Quelque part où il y a peut-être une clé. Ou pas. On n’en sait rien. Le but du jeu, c’est de ne pas savoir. Celui qui gagne, c’est celui qui (se) perd. On ne peut pas rêver sans s’être perdu. Sans s’être perdu dans des livres. Dans les poèmes de Baudelaire. Ceux de Rimbaud. Sans s’être perdu avec Gabriel García Márquez, avec Proust, De Nerval, Tcheckhov, Shakespeare. Sans s’être égaré(e) avec Barbara Cartland. Dans les dédales surannés de ses histoires sirupeuses. Sans s’être perdu dans ses pensées. Dans son monde imaginaire. Ses contes illusoires, ses fantasmes d’enfant. On ne peut pas s’entendre sans s’être perdu. Perdu dans le silence. Dans la quiétude et l’apaisement. Là où aucun bruit ne vient rien perturber. Perdu sans la voix, sans les murmures, sans les mots. Perdu dans les pianos de Chopin, les violons de Bach ou les chants de La Callas. Ceux de Bowie et de Gainsbourg. On ne peut pas aimer sans s’être perdu. Sans perdre la raison. Trébucher, se briser, se fracasser. Sans perdre une partie de soi. Sans se brûler les ailes parce qu’on s’est perdu trop près du soleil. Sans être Ariane. Celle de Racine ou celle de Cohen. On ne peut pas aimer sans s’être perdu. Sans perdre la tête pour gagner le cœur. « Celui qui se perd dans sa passion est moins perdu que celui qui perd sa passion. » On ne peut pas se trouver sans s’être perdu. On ne peut pas partir sans s’être perdu. On ne peut pas revenir sans s’être perdu. On ne peut pas sortir sans s’être perdu. Sans chercher la porte exacte, le mot exit. On ne peut pas entrer dans le labyrinthe sans s’être déjà perdu. Parce que la finalité serait non pas d’en trouver la sortie, mais l’entrée. En laissant Thésée et le fil derrière. Le fil de sa pensée.

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Fragments d’un corps amoureux – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 12 avril 2014

La semaine dernière Marguerite Duras aurait eu 100 ans. Marguerite Duras, c’est l’amant(e). C’est ce corps qui découvre la sensualité et le sexe dans la moiteur de l’Indochine française. C’est l’amour caché d’une jeune fille et d’un Chinois. L’amour interdit. Ce sont deux peaux qui se frôlent. Ces formes qui s’épousent. Ce roman, c’est le langage du corps. Celui qui défie toutes les langues. Tous les dialectes. Les races. Même sans amour, sans sentiments. Ce sont des bras qui se nouent, des doigts qui s’entrecroisent, un dos qui se cambre, une tête qui se penche, des yeux qui se ferment. Cette langue a beau être universelle, seuls les amants connaissent ses codes. Ceux des gestes, des demandes, des attentes. Ceux des soupirs. Le langage du corps est éloquent. Bien plus que certaines paroles. Il est dans la vérité. Mais le corps trahit aussi. Il trahit les sentiments. Il induit en erreur. Il fait croire à l’amour quand il n’est que sensations. Le corps trahit. Il trahit les amours adultères. Quand deux amants se croisent dans une soirée, ils ont beau se contrôler, faire semblant de se connaître à peine, ils ne peuvent rien contre leur « body language ». Ce corps qui se courbe vers l’avant malgré la retenue. Ce que leurs yeux disent quand ils sont baissés, ce que leurs lèvres disent quand ils susurrent, ce sont des mots autres que la pluie et le beau temps dont ils font semblant de parler. Les lèvres trahissent quand elles sourient devant un écran. Devant un appel, un nom qui s’affiche, le contenu d’un message. Les yeux trahissent. La pupille se dilate, les cils battent. Les mains trahissent. Elles deviennent sensuelles. Adoptent la langue des signes. Elles se crispent, s’emmêlent dans les cheveux, se cachent derrière le cou, se croisent devant la poitrine pour se protéger. On s’approche, on se séduit, on s’ignore, on se touche. Le langage corporel est tactile. Le geste vaut mille mots. Ce mouvement du corps exprime une idée, une pensée, une émotion. Quand on gesticule, la tension monte. On n’est pas pris au sérieux comme lorsqu’on crie. Quand on hausse les épaules, on varie entre l’ignorance et l’ironie. On grimace, on se mord les lèvres, on fronce les sourcils. Le corps parle. Et la gestuelle diffère selon les cultures. Nous faisons partie des peuples qui parlent sans arrêt avec les mains. On hurle avec les mains, on rit avec les mains. Difficile la poker face, sauf peut-être devant un tapis vert. Et encore. Le corps s’exprime. Il faut savoir l’écouter. Être à son écoute quand il dit stop. À son écoute quand il dit encore. Son corps, il faut apprendre à le connaître. Il faut le ménager et le mettre à l’épreuve. Le faire bouger. Le faire danser, le faire suer, le faire souffrir. L’emmener dans ses moindres recoins. Le corps est capable de faire des mouvements insoupçonnés. Un corps ça se dompte. Ça se dresse avec l’endurance. Ça se soigne. Ne pas le forcer demande de la maturité. Connaître ses limites aussi. Un corps, ce sont des muscles. Des endroits au repos et d’autres sollicités. Ce sont aussi des parties qu’on ne touche jamais. Des coins reclus. Un corps a ses blessures, ses plaies. Une cicatrice raconte une histoire. Des hanches charnues racontent une histoire. De larges épaules racontent une personne. De fines attaches en disent beaucoup. Des seins lourds aussi. Le corps parfait a changé en 100 ans, mais son langage, non. Mae West n’aurait probablement pas tapé dans l’œil d’un producteur de cinéma aujourd’hui. Pourtant c’est son corps qui a inspiré la forme de la bouteille de Coca-Cola. Qu’il y ait des poignées d’amour, un petit ventre, des six packs, une longue chevelure ou une barbe, chaque centimètre d’un corps s’exprime. Et chaque partie du corps se fait aimer. Pas entièrement comme le demandait Brigitte Bardot. Par fragments. Des pieds, une bouche, des yeux, un cou, un poignet, une courbe, une ligne. La peau. Parce qu’un corps, c’est aussi une peau. Des parties de peau. Le grain, la couleur, la texture. Le corps a son langage. Il s’exprime dans la solitude, dans l’ennui, dans la douleur, dans l’amour. Il faut donc l’exploiter, l’enrichir. « Le corps est fait pour être vu, pas caché », disait Marilyn. Il faut surtout qu’il exulte.

Coca light – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 5 avril 2014

J’ai joué à l’Euromillions. Enfin, j’ai demandé à une copine de le faire pour moi puisqu’elle vient d’aller à Paris. En le demandant, je me suis tout de suite vue multimillionnaire. Une multimillionnaire virtuelle. On s’est tous vu multimillionnaires. Avec, en vrac, un cottage dans les Hamptons, une villa aux Maldives, un loft à New York, des centaines de stilettos, une Aston Martin, un don à tous ceux qu’on aime, un compte épargne, un bateau, une demeure en Corse, un chalet à Verbier, un tour du monde, un mégabureau à Beyrouth. Non, pas de mégabureau, on arrêterait de bosser. La conversation part en vrille. Mais non, tu ne peux pas arrêter de travailler, tu t’ennuierais. À quoi serviraient toutes ces maisons, prend une suite à l’année au Waldorf Astoria. La chou le bateau, tu as le mal de mer ? Nzallo men el-siyyara.
Aucun de nous n’a jamais gagné au Loto. Encore fallait-il jouer. Conversation stérile où on dit n’importe quoi, mais conversation légère. Et la légèreté, en ce moment, on en a besoin. On a besoin de déconne, de blagues débiles et vulgaires, de cuites à la téquila, de jeux de société crétins, de coups foireux, de chansons kitsch, de comédies, romantiques ou pas, de Voici ou Pif Gadget, de végéter, de souvenirs d’enfance, de comfort food et de bulles. Du léger, du pétillant. Pas envie de disserter sur la stérilité des baleines dans le Pacifique Sud, sur la Chine qui commande 70 Airbus pour plus de 7 milliards d’euros, pas envie de se prendre la tête à propos des réunions parlementaires qui paralysent le centre-ville ou à propos de l’œuvre de Nietzche et sa critique de la culture occidentale moderne et de l’ensemble de ses valeurs morales, politiques ou philosophiques. Non, on ne parlera pas de dualisme métaphysique ni de l’extase de Sainte Thérèse d’Avila. Même si on prend plaisir à le faire quand l’occasion se présente. Tout comme on a pris plaisir à voir Dallas Buyers Club, 12 Years a Slave ou Blue Jasmine, à lire Stephen Zweig ou Dostoïevski, à écouter Martha Argerich jouer la Polonaise n°6 l’héroïque de Chopin. Oui. Mais pas maintenant. Maintenant, là, tout de suite, un peu de légèreté ne ferait non pas de mal à personne, mais ferait du bien. Un peu comme si on troquait une escalope de foie gras sautée aux figues et sauce pain d’épices, accompagnée d’un Dom Pérignon millésimé contre un double cheeseburger servi sur un lit de mayonnaise avec, dans la coupe, un cocktail mangue/avocat/achta. Une légèreté un peu lourde, certes. On a besoin, terriblement besoin, viscéralement besoin d’insouciance. De ne pas réfléchir. De ne pas se poser de questions. Et de faire de nos heures, des instants qu’on pourrait croire futiles. Regarder Rambo 4, Confessions intimes ou Secret Story 12, lire Voici ou Closer et même al-Jarass. Écouter Jean-Pierre François ou Bézu, faire la danse de la pintade sur And when the rain begins to fall et mettre en boucle Saute saute petit lapin de la grande Sabouha. Prendre un avion pour DC sur un coup de tête. Écumer les blagues d’Abou el-Abed, énumérer toutes les insultes qu’on connaît en arabe, et se demander pourquoi dit-on « pussy », « chatte » et « ott ». On se comprend. Question existentielle. Débat prolifique. Et explications aussi saugrenues que logiques. Appelons un chat, un chat. Et soyons impertinents. Pas d’histoires d’amour, seulement des sans lendemains. Pas de scrabble ni de mots croisés, mais un post-it scotché sur le front ou un Huit la folle. Un Crazy Eight quoi. Pas de corvées, juste de folles virées jusqu’à Amchit pour nager à 2 heures du mat, dans une eau à 16°, pour aller danser le sirtaki autour d’un kès arak. Des corvées à remplacer par une pyjama party, des dizaines de « it’s a match » sur Tinder, un coup de fil anonyme et inattendu à une femme qui nous plaît, 20 pizzas pepperoni livrées chez son collègue de bureau, un baiser volé sous une porte cochère. Et, pour couronner le tout, se décharger de l’inutile, de l’accessoire. Du matériel comme du spirituel. Jeter du lest et s’alléger au possible.
Et, grâce à ces moments-là, on aura le vertige. Cet enivrement qui n’est pas la peur de tomber, mais l’envie de voler. Avec désinvolture.