Fragments d’un corps amoureux – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 12 avril 2014

La semaine dernière Marguerite Duras aurait eu 100 ans. Marguerite Duras, c’est l’amant(e). C’est ce corps qui découvre la sensualité et le sexe dans la moiteur de l’Indochine française. C’est l’amour caché d’une jeune fille et d’un Chinois. L’amour interdit. Ce sont deux peaux qui se frôlent. Ces formes qui s’épousent. Ce roman, c’est le langage du corps. Celui qui défie toutes les langues. Tous les dialectes. Les races. Même sans amour, sans sentiments. Ce sont des bras qui se nouent, des doigts qui s’entrecroisent, un dos qui se cambre, une tête qui se penche, des yeux qui se ferment. Cette langue a beau être universelle, seuls les amants connaissent ses codes. Ceux des gestes, des demandes, des attentes. Ceux des soupirs. Le langage du corps est éloquent. Bien plus que certaines paroles. Il est dans la vérité. Mais le corps trahit aussi. Il trahit les sentiments. Il induit en erreur. Il fait croire à l’amour quand il n’est que sensations. Le corps trahit. Il trahit les amours adultères. Quand deux amants se croisent dans une soirée, ils ont beau se contrôler, faire semblant de se connaître à peine, ils ne peuvent rien contre leur « body language ». Ce corps qui se courbe vers l’avant malgré la retenue. Ce que leurs yeux disent quand ils sont baissés, ce que leurs lèvres disent quand ils susurrent, ce sont des mots autres que la pluie et le beau temps dont ils font semblant de parler. Les lèvres trahissent quand elles sourient devant un écran. Devant un appel, un nom qui s’affiche, le contenu d’un message. Les yeux trahissent. La pupille se dilate, les cils battent. Les mains trahissent. Elles deviennent sensuelles. Adoptent la langue des signes. Elles se crispent, s’emmêlent dans les cheveux, se cachent derrière le cou, se croisent devant la poitrine pour se protéger. On s’approche, on se séduit, on s’ignore, on se touche. Le langage corporel est tactile. Le geste vaut mille mots. Ce mouvement du corps exprime une idée, une pensée, une émotion. Quand on gesticule, la tension monte. On n’est pas pris au sérieux comme lorsqu’on crie. Quand on hausse les épaules, on varie entre l’ignorance et l’ironie. On grimace, on se mord les lèvres, on fronce les sourcils. Le corps parle. Et la gestuelle diffère selon les cultures. Nous faisons partie des peuples qui parlent sans arrêt avec les mains. On hurle avec les mains, on rit avec les mains. Difficile la poker face, sauf peut-être devant un tapis vert. Et encore. Le corps s’exprime. Il faut savoir l’écouter. Être à son écoute quand il dit stop. À son écoute quand il dit encore. Son corps, il faut apprendre à le connaître. Il faut le ménager et le mettre à l’épreuve. Le faire bouger. Le faire danser, le faire suer, le faire souffrir. L’emmener dans ses moindres recoins. Le corps est capable de faire des mouvements insoupçonnés. Un corps ça se dompte. Ça se dresse avec l’endurance. Ça se soigne. Ne pas le forcer demande de la maturité. Connaître ses limites aussi. Un corps, ce sont des muscles. Des endroits au repos et d’autres sollicités. Ce sont aussi des parties qu’on ne touche jamais. Des coins reclus. Un corps a ses blessures, ses plaies. Une cicatrice raconte une histoire. Des hanches charnues racontent une histoire. De larges épaules racontent une personne. De fines attaches en disent beaucoup. Des seins lourds aussi. Le corps parfait a changé en 100 ans, mais son langage, non. Mae West n’aurait probablement pas tapé dans l’œil d’un producteur de cinéma aujourd’hui. Pourtant c’est son corps qui a inspiré la forme de la bouteille de Coca-Cola. Qu’il y ait des poignées d’amour, un petit ventre, des six packs, une longue chevelure ou une barbe, chaque centimètre d’un corps s’exprime. Et chaque partie du corps se fait aimer. Pas entièrement comme le demandait Brigitte Bardot. Par fragments. Des pieds, une bouche, des yeux, un cou, un poignet, une courbe, une ligne. La peau. Parce qu’un corps, c’est aussi une peau. Des parties de peau. Le grain, la couleur, la texture. Le corps a son langage. Il s’exprime dans la solitude, dans l’ennui, dans la douleur, dans l’amour. Il faut donc l’exploiter, l’enrichir. « Le corps est fait pour être vu, pas caché », disait Marilyn. Il faut surtout qu’il exulte.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s