Identité – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 10 mai 2014

Suis-je véritablement libanais(e) ? Suis-je libanais(e) si je ne possède pas la langue arabe parfaitement ? Cioran disait qu’on habite une langue, pas un pays. Suis-je libanais(e) si ma langue maternelle n’est pas l’arabe ? Si l’arabe n’est pas la langue maternelle de mon fils ? Si le français que je lui parle ne l’emmène pas ailleurs ? Est-ce que je l’éloigne de ce qu’il est, en ne sachant ni écrire ni lire, alors que lui possède l’arabe littéraire ? Ce petit garçon s’éloigne-t-il de ses racines tripolitaines, s’éloigne-t-il du Sud en balbutiant le libanais ? J’essaye pourtant de lui parler l’arabe malgré ma pensée qui se construit en français. J’essaye. C’est déjà ça. Sauf que je suis peut-être une des seuls à essayer autour de lui. Sa famille fait l’effort. Mais ça reste un effort.
Et c’est triste. C’est triste de voir qu’on s’est écarté de ce que nous sommes pour faire semblant d’être ce que nous ne sommes pas. Pas tous, heureusement. Mais nous, les francophones, pourquoi nous inscrivons-nous dans la langue de Baudelaire au lieu de celle d’Abû Nuwâs ? Faisons un petit effort. Rien qu’un petit en étant d’abord plus indulgents avec cette langue aux mille synonymes, cette langue d’émotions, de sensations. Réapproprions-là nous. Demandons à ce que dans les garderies, on parle aux enfants en arabe, au lieu de s’efforcer à masquer le roulé des « r ». Que les puéricultrices demandent aux enfants s’ils veulent de l’eau dans la langue de Gibran et pas dans un français approximatif. Sourions aux hôtesses de la MEA quand elles nous proposent « ahwé » ou « shay ». Et surtout arrêtons de les critiquer. De les comparer. Et si l’une d’entre elles nous dit « 3youné » en nous tendant un jus de tomates – boisson rituelle de l’avion, on ne sait pas pourquoi – eh bien prenons ça comme une marque d’affection. À l’instar de cette douce familiarité dont font preuve parfois ces interlocuteurs anonymes au téléphone. « Eh habibté », « 2mor ro7é ». Faisons un effort en (ré)écoutant les pièces de Ziad Rahbani pour connaître un peu plus notre culture. En écoutant les chansons de Feyrouz, pas les plus connues dont on passe les versions instrumentales au moment où ledit avion de la MEA se pose sur le tarmac. Ces instrumentaux qui donnent plus envie de se tailler les veines que de rentrer au pays. Prenons du plaisir à entendre sur un vieux tourne-disque Sabah et ces chanteurs et chanteuses orientaux qui parlent notre langue et qui ont bercé nos enfances. Sabah Fakhry, Abdel Halim, Asmahan, Oum Kalsoum, Farid el-Atrache, Abdel Wahab. Dansons aux rythmes de Mashrou’ Leyla et de la voix envoûtante de Hamed Sinno. Découvrons bientôt le premier album de Aziza qui draine un public de plus en plus nombreux au Blue Note. Chantons au masculin ces chansons d’amour qui font partie des plus beaux poèmes de la littérature arabe. Et choisissons notre culture. Oublions ce désir d’appartenir à la culture occidentale. Elle fait partie de nous, mais n’est pas nous. Allons aux festivals en ne snobant pas les artistes libanais qui s’y produisent. Allons au théâtre libanais, aux concerts libanais, aux spectacles de danse libanais, aux expositions libanaises. Bougeons-nous pour notre culture. Revoyons de vieux films libanais en noir et blanc. Apprenons la dabké. Apprenons la danse du ventre. Apprenons à jouer de la darbouka. Ramenons la zaffé et le tabbel à toutes les fêtes. Qu’on soit 3arouss ou pas. Faisons de grands repas autour d’un riz avec « ch3ariyyé ». Servi avec, tour à tour, kebbé labniyé, chorbet kechek, fassolia. Faisons un taboulé, une fatté, un raheb. Mangeons des 2tayyef bi achta, du haléwé, des tamriyé. Et arrêtons quand on reçoit des gens de penser qu’un filet au four et un riz au curry valent mieux que notre cuisine du terroir. Qu’une tarte au chocolat et une glace aux myrtilles sont plus chics qu’une kneffé. Servons des vins libanais, de l’arak. Habillons-nous libanais. Portons des abbayas, des sandales orientales, des chérouels. Offrons libanais. Des savons de Saïda, des livres en arabe aux enfants de chez Dar el-Qomboz, des bri2 may au lieu de carafes en cristal. Allons visiter notre pays, nos montagnes. Et réchauffons-nous autour d’un saubia. Tous ensemble.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s