Pierrette – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 24 mai 2014

Je n’ai jamais voulu grandir. Je ne l’ai pas fait. Pas que j’aie régressé. Pas que je m’infantilise. Pas que je ne veuille pas vieillir. Je ne veux pas grandir parce que je préfère l’enfant qui est en moi à tous les adultes qui s’y trouvent. Je n’ai jamais voulu grandir pour pouvoir me répéter sans cesse « quand je serai grand(e) », je serai aviateur, chanteuse, docteur, écrivaine. Je ne veux pas grandir parce que je veux encore rêvasser avant de m’endormir. De m’imaginer roi du monde, reine de l’univers. Je veux rester celle que j’étais quand j’avais 5 ans. Je veux sauter dans les flaques sans me soucier de l’état de mes chaussures après. Je veux courir sous la pluie et fouler le gazon humide. Je veux me salir en mangeant un pain au chocolat. Je ne veux pas penser que le chocolat me fera grossir. Que les bonbons qui collent aux dents me feront des caries. Je veux manger avec les doigts, me barbouiller la figure de confiture. Je ne veux pas grandir parce que je ne veux pas connaître la mesquinerie des grandes personnes. Leur arrogance et leur perversion. Je ne veux pas être comme eux. Je veux être comme le Petit Prince. Indulgente avec les adultes. Même si comme lui, je réalise l’absurdité de leur comportement. Je veux être la Petite Princesse. Aimer une rose et ne pas me piquer avec ses épines. Connaître les frémissements des premières amours. Le bonheur de lui tenir la main. L’impatience qui me gagne en le regardant terminer son château de cubes en bois. Je veux jouir de son sourire. Trouver sa chemise à carreaux jolie. Il aimerait ma jupe à volants multicolores. Je veux avoir le bonheur qu’il m’offre son dernier chewing-gum que je mâcherai toute la journée, jusqu’à avant de dormir. Je veux être la bergère du ramoneur et envoyer paître le roi. Je veux être Peter Pan. Pas son syndrome. Je veux qu’on m’emmène à Neverland. Comme ça, je resterais émerveillée. Je découvrirais la vie et ses choses. Je m’amuserais à jouer à rien. Je serais curieuse. Je ne saurais pas ce que c’est d’être blasée. Je ne me cacherais que pour jouer. Pas derrière du maquillage ou derrière les apparences. Je jouerais pour jouer pas pour me jouer des autres. Je me disputerais avec mon amie et me réconcilierais dans l’heure qui suit, en la laissant gagner sur le sol où j’aurais dessiné une marelle. Je ne veux pas grandir. Je ne veux pas des traumas de mon enfance. Je veux mon enfance. Je veux son innocence, sa spontanéité, sa légèreté, son insouciance. Je veux glisser sur un toboggan. Ne pas porter de talons. Je veux ne pas avoir mes règles pour ne pas, ne plus les avoir. Je veux passer mes après-midi à regarder des dessins animés. Regarder Candy et les Chevaliers du Zodiaque. Je veux me laisser leurrer par les contes de fées. Ne pas chercher la symbolique derrière. Je veux qu’on me lise des livres, qu’on me raconte des histoires. Pas des balivernes. Je veux avoir peur pour de faux. Rire pour de vrai. Je veux pouvoir me bagarrer sans me faire mal. Je veux faire du vélo et m’écorcher les genoux. Je veux avoir les mains sales. Les ongles incrustés de terre. Le visage crasseux. Le tee-shirt déchiré. Je veux rester égoïste. Me croire toute-puissante. Pas tyrannique. Je veux aimer mes anniversaires, les gâteaux aux mille bougies, les papiers cadeau qui s’amoncellent sur le parquet du salon. Je veux aimer Noël. Les sapins rouges et dorés. Je veux faire des batailles de boules de neige. Je veux pouvoir parler avec mes copains sans rien nous raconter. Sans rien se dire d’important. Je ne veux me prendre la tête que pour la protéger d’une grande vague qui viendrait s’écraser dessus. Je ne veux pas grandir pour laisser ma mère me faire des guili-guili. Dans le creux du bras, dans les cheveux. Elle s’occuperait de moi. Elle m’habillerait comme je ne le veux pas et je m’en ficherais parce que c’est elle. Je ne serais pas obnubilée par mon image. Je n’aimerais que mes tresses. Et les bracelets en fils de caoutchouc qu’on aurait fait dans la cour de récréation. Cette cour où rien ne serait vicieux. Où l’adolescence ne serait pas encore d’actualité et l’âge adulte, abstrait. Le futur serait abstrait. Il n’y aurait que le présent. Sans grandes interrogations. Sans grandes peines. Avec juste des éclairs au café.

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