M3alemté – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 31 mai 2014

« L’ingénieur Karim X, Me Rima épouse Dr Y ont la douleur d’annoncer le décès de leur père, ex-député, fondateur de la boucherie Sanzot et frères, membre actif de l’Areodynamic Club et accessoirement époux de feue Rania. » Ah ! Et leur dernier rejeton Nadim est également mentionné. Sauf que Nadim n’a pas de titre. Ça ne se fait pas. Parce que le prêtre à qui on a graissé la patte pour encenser cette famille de bons à rien de père en fils va se retrouver penaud s’il n’a rien à dire. Il inventera sûrement de grandes études à la Sorbonne ou à Harvard. Et comme on peut s’acheter un diplôme en deux temps trois mouvements, autant profiter du titre.
Ces appellations dont les Libanais raffolent. Ces désignations qui ne désignent rien ni personne. Ce mot qu’on appose juste devant son prénom dès qu’on entre en fac de médecine et qui nous accompagnera ad vitae aeternam même si on a raté trois fois sa deuxième année. Docteur. Ou Hakim. Le docteur qui dès sa première année se fera un point d’honneur de porter la blouse blanche même à la maison. Un peu comme quand gamin, il enfilait le overall de Superman. Comme si cette blouse lui donnait une certaine légitimité. Comme si cette blouse permettait au pharmacien de prescrire un anxiolytique. On aime labéliser au Liban. C’est un garçon bien, il est avocat. Maître. Bonsoir maître. Véreux, mais maître quand même. Maître de cérémonie sûrement. Mais les médecins, les avocats (et les serveurs) ne sont pas les seuls à bénéficier de ces étiquettes. Docteur à nouveau si la demoiselle a obtenu un doctorat en je ne sais quoi, on ne sait où. Professeur. Estéz quoi. M3além. Des sortes de mentors. Des supérieurs. En menuiserie comme m3alem Youssef. Tlémizak. Sayyed. Monsieur.
À l’heure où la France s’apprête à retirer le mot mademoiselle de l’usage pour que les femmes n’aient plus à subir une quelconque discrimination, nous, on aime la discrimination. Raciale certes, mais sociale aussi. Et la quête de la reconnaissance est toujours aussi absolue. Système féodal oblige. Le pouvoir ya bey. Ya cheikh. Ya mir. Féodalité mais pas principauté. Et allez expliquer tout cela aux Libanais. Allez leur expliquer que nous sommes tous égaux. Que tous ces titres n’ont aucun sens. Qu’ils ne définissent personne. Qu’un soldat n’est pas la patrie. Ahla Watan. Mais encore ? Absurde. Réellement absurde. Autant l’appeler Oumma. On la représente beaucoup mieux cette nation. Bien mieux que ces ma3ali(s) qui ont fait un passage éclair dans un obscur ministère. Et même si nous ne sommes plus obligés de les appeler ainsi, un ex quelque chose est toujours nommé aussi. Vu l’argent qu’ils empochent même après leur soit-disant mandat, ils peuvent bien se taper le surnom. Au même titre que le privilège des sens interdits. Ou celui du premier rang à n’importe quelle cérémonie comme également lors des condoléances, la place à la droite de celui qui vient de perdre quelqu’un. Fakhamto. L’excellence en quoi ? Il n’a d’excellent que sa oisiveté et son plumage. Ce plumage ostentatoire qui fonctionne à coups de son zamour khatar. Qu’y a-t-il de luxueux dans ça ? Rayess. Captain. Tout le monde y va de la surenchère. On devrait inventer d’autres titres. Plus adéquats avec la réalité. Des titres provisoires, comme ceux qui les porteraient. Arrêter aussi de créer des noms de poste à rallonge, plus longs que le job description lui-même. Ce besoin de se donner de l’importance. En étant directeur associé auprès du CEO des opérations en cours, des ressources tout sauf humaines et responsable par intérim de la gestion du personnel du 4e étage. Ces kings du rien foutre. Et ça va du Monsieur Rabih à Madame Claude. Parce que c’est comme ça. On devrait s’appeler par nos prénoms. Quelle que soit la hiérarchie. Sans monsieur ni madame, sauf quand la personne est respectable. À l’instar de ces tantes et 3ammo dont on affuble les personnes plus âgées. Khawéja. On devrait respecter nos prénoms parce qu’une femme n’est pas Madame Talal Haddad. Ni madamto. Elle a un prénom. Sur les cartons d’invitation, à la banque ou quand on l’appelle au micro. Elles ont des prénoms. Elles ne sont pas une madame ou une mademoiselle à moins d’être la sienne. À lui. Le seul titre qui devrait s’inscrire enfin dans la pérennité, ce serait celui de nos livres d’histoire. Un titre finalement incontesté. Échec et mat. Shah mat, Cheikh mét. Le roi est mort.

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