Atteche-moi, Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 28 juin 2014

Avec un trait d’union. Avec des points de suspension. Avec des liens, des cordes. Avec des mots. Avec de l’argent, des conditions, des menaces. À cause de moi, à cause des autres, à cause de mes insécurités, de mon amour, de mes peurs. Je suis attaché(e). À toi. Nous avons une liaison. Ce truc qui nous unit. Qui maintient nos corps en contact étroit. Comme en sciences. Comme en musique, ce trait qui réunit les notes, ce trait sans qui la musique ne prendrait pas forme. Comme en physique, cette interaction entre les particules de l’atome ou de la molécule. Attachement. Lien. Liaison. Les mots qui emprisonnent sont les mêmes que ceux qui définissent le sentiment amoureux. Pire encore : ceux qui définissent le mariage. Les liens du mariage, la corde au cou, le ma7bass. Le devoir conjugal : cette obligation d’avoir des relations sexuelles dans le mariage. Comme si le mariage n’était plus qu’une succession de wejbét. Comment accepter l’idée du lien, comment ne pas se sentir pris(e) au piège quand même la lexicologie est violente ? Quand on ne voit que les chaînes ? Comment ne pas se sentir pris(e) au piège quand on tombe amoureux, puisqu’on tombe ? On tombe comme si quelqu’un nous avait fait un croche-pied, nous avait fait tomber entre ses pattes. Comme si on se retrouvait sous l’emprise de quelqu’un. Comment accepter d’être lié à quelqu’un ? Comment en accepter juste l’idée ? Comment accepter l’idée de se perdre à cause d’un(e) autre ?
Le lien est une chose que certains combattent. Contre lequel beaucoup luttent. Le lien amoureux, le lien affectif, le lien dans tout ce qu’il incarne comme dépendance. Le lien financier, le lien professionnel, le lien géographique, le lien familial, le lien amical. Toutes sortes d’attaches qui seraient une quelconque entrave à la liberté. D’aucuns le peuvent. Peuvent tourner le dos à tout ce qui les ficèlerait. Peuvent ne se fixer nulle part. Peuvent passer d’une chose à une autre, d’un lieu à un autre, d’une profession à une autre. Comme s’ils étaient en CDD dans leur vie. Dans tous les fragments de leur vie. Leur envie est plus forte que leur besoin. Leur envie de liberté est plus importante que leur besoin d’argent, leur besoin d’être entouré, leur besoin de travailler. Pourquoi pas ? Pourquoi ne pas couper tous les cordons ? Si on le veut. Si on le peut. Surtout si on le peut. Si on peut assouvir ce désir d’indépendance totale. Si on a tous les moyens de sa politique. Mais le peut-on vraiment ? Peut-on couper ces fils invisibles qui nous unissent au reste ? Au reste de tout et de tous ? Peut-on les sectionner sans se faire mal ?
On a besoin de liens, aussi imperceptibles soient-ils. Peut-être pas comme des nécessités, mais comme des accessoires pour construire. Pour se construire. On a besoin de nos liens familiaux pour devenir ce que l’on sera. Pas ces liens handicapants qui nous empêchent d’être. Pas ces cordons-là. Les autres. Ces liens parentaux, ces liens de confiance, ces liens de transmission. Cet héritage dont on se débarrassera un jour. Parce que le lien est fait pour ça. Comme l’absence. Tous deux sont faits pour nous unir et nous désunir. C’est ainsi qu’on se découvre. À travers ces innombrables liens qui nous unissent aux autres ou qui nous désunissent des autres. À travers un lien de sang, un lien d’amitié, un lien d’amour. C’est à travers ce lien-là à l’autre qu’on accède parfois/souvent à sa liberté intérieure. On se libère des sentiments trop lourds. Des sentiments de solitude ou de peur. Du sentiment amoureux que l’on étouffe. Des doutes et des questionnements. On se libère parce que l’autre nous aide à porter. Parce que personne ne peut vraiment être dans l’autosuffisance. Parce qu’être attaché à quelqu’un est doux. Parce qu’être attaché à un souvenir, à un lieu, est doux. Parce que le lien ou l’attachement n’est pas forcément une addiction. Parce que toutes les dépendances ne sont pas nocives. Parce que celui qui évite l’émotion, quelle qu’elle soit, qui emprisonne et libère à la fois cette exquise douleur, ne saura jamais ce que c’est d’être lié et indépendant à la fois. Parce que ce qui se noue, se délie. Et qu’un nœud peut être coulant.

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Lemon incest – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 21 juin 2014

Solstice d’été. Le jour le plus long. Solstice d’été. L’histoire d’amour la plus longue. La plus ambiguë, la plus complexe, la plus ambivalente. Celle d’un père et de sa fille. Une histoire en dents de scie comme toutes les autres. Une histoire qu’on oublie parfois. Coincée dans un complexe d’Œdipe qu’on a tendance à n’associer qu’aux mères et à leurs fils. De cet amour inconditionnel qu’elles portent à leur petit garçon. De cet amour qui se dégage des yeux d’un jeune enfant de 7 ans. De ce désir de percevoir plus tard, dans les femmes qu’il croisera, celle qu’il a toujours aimée. De cette volonté de la fuir lorsqu’il la (re)trouvera. Les mères. Celles qui furent les filles à papa. Pas les fils de. Les filles à papa. La fille de son père. La digne héritière. On y pense rarement. On oublie cette filiation-là. Ce rapport (extra)ordinaire entre un papa et sa fille, entre une femme et son père.
Extraordinaire parce qu’aucune relation ne ressemble à une autre. Parce que certaines filles préfèrent leur mère à leur géniteur. Parce qu’elles ne s’entendent pas avec lui. Parce qu’elles lui en veulent parfois. Parce qu’elles s’identifient à leur mère et qu’elles ne lui pardonnent pas de l’avoir fait souffrir. Parce qu’elles s’identifient à lui et qu’elles n’acceptent pas l’idée qu’elles puissent lui ressembler. Parce qu’elles ont du mal à se dégager de sa toute puissance. Parce qu’à cause de lui, elles ont du mal avec leur féminité. Elles ont du mal avec cette image renvoyée par le miroir de ses yeux à lui. Parce qu’elles n’ont pas été un petit garçon. Parce qu’elles n’ont pas joué au foot, aux échecs ou à la bagarre avec lui comme leur frère le faisait. Parce que ce papa s’est trop vite transformé en père. Père inquisiteur qui ne les a jamais laissé trouver un homme à sa hauteur. Père tyrannique qui leur a imposé sa vision des choses. Père sévère qui a persévéré dans son autorité abusive.
Rapport extraordinaire, parce que certaines filles n’ont d’yeux que pour lui. Parce qu’aucun homme ne pourra jamais le remplacer. Parce qu’aucun autre homme ne pourra jamais le lui faire oublier. Parce que c’est lui qui sera toujours le plus fort, celui qui chasse les monstres qui se logent en dessous de son lit, celui qui la porte sur ses épaules pour qu’elle voie plus haut. Les relations père-fille sont étranges. Une fois la puberté atteinte, celui qui a été son papa, celui sur les genoux duquel elle s’asseyait, à qui elle faisait des câlins, devient un père. On ne cajole plus son père quand on grandit. On ne lui fait plus des mamours. On ne s’allonge plus à côté de lui sur son lit pour écouter ses histoires. Une distance s’installe avec cet homme-là. Ce mâle-là. Ce mal-là pour certaines. Et celui qui lui disait qu’elle était la plus belle, la plus mignonne devient plus dur. Plus exigeant. Il n’aime pas ses tenues trop sexy. Il n’aime pas ses mauvaises notes à l’école. Il n’aime pas l’heure à laquelle elle rentre. Il lui impose un couvre-feu. Il n’aime pas ses petits amis. D’ailleurs il lui a toujours dit qu’il tuerait celui qui s’approcherait d’elle. Sympa pour le prince charmant. Ya ma7la le dragon. Ya ma7la la belle-mère. Sympa, surtout si le papa/père a toujours été génial, malgré les altercations dues à l’adolescence ou à l’âge adulte. S’il a été aimant, tendre, généreux, admiratif, complice. Et s’il l’est toujours, comment fera-t-elle ? Comment fera-t-elle pour dé-idéaliser son père, pour réussir à échanger son nom de famille contre celui de son homme, pour se faire un prénom. Pour ne pas lui revenir en cas de rupture amoureuse. En cas de divorce. Pour ne pas se laisser aller à redevenir la fille à son papa. La princesse de son papa.
Rapport extraordinaire que le lien père fille, parce qu’il est à l’origine de beaucoup de choses. Des choses positives et finalement ordinaires. Surtout quand elle hérite de lui, quand elle est son versant féminin. Ce rapport sera à l’origine de l’ambition, du désir de liberté, de son épanouissement, de sa réussite. Ce rapport deviendra une grande amitié. Se logera dans une grande complicité comme quand elle était petite. Elle l’appellera à nouveau papounet, papi, papou, daddy, baba. Il lui coloriera à nouveau des hippopotames et des crocodiles. Bonne fête papa…

Il n’y a pas d’amour – Médéa Azouri? L’Orient-Le Jour, samedi 14 juin 2014

Il n’y a que des preuves d’amour. Les mots et les phrases sont éculés. Dès lors qu’on a dit le premier « je t’aime », ces trois mots-là prennent une autre dimension les fois d’après. Cocteau avait raison. « Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour. » Il a créé la Trinity pour Jean Marais. Cette alliance que beaucoup portent sans vraiment savoir son histoire. Cette alliance qui symbolise la trinité. L’infini. L’amour dans son absolu. Une preuve d’amour. Une preuve comme d’autres. L’attente, un enfant, un trajet. Les femmes et les hommes n’expriment pas leur amour de la même façon. Les premières le font continuellement. Chaque jour. Dans des attentions quotidiennes, dans le don de leur temps ou de leur être. Les hommes sont plus dans le concret. Dans les cadeaux et dans les gestes. Les actes fous et insensés. L’amour d’un homme est toujours plus violent. Plus enivrant. Plus troublant. Un homme amoureux brise les tabous. Il bouscule l’ordre établi de sa vie. Il quitte une femme pour une autre. Il se quitte lui-même. Il attend une femme. Des années. Qu’elle se décide ou qu’elle se libère. Il lui demande sa main. Il lui fait une scène de jalousie.
Les femmes et les hommes n’expriment pas leur amour de la même manière. Même si parfois ils se retrouvent dans un trip identique. Sauf que la méthode de calcul n’est pas pareille. Équation et multiplication. Il est donc compliqué que ces deux êtres-là se comprennent. Sauf dans leur discours amoureux. Dans leur langage intime. Dans les bras l’un de l’autre. Les preuves d’amour échangées par les hommes et les femmes auraient la même fonction que pour les animaux. Normal, nous faisons bien partie de l’espèce animale. En vue de se reproduire, le mâle ferait la démonstration de sa richesse et de sa puissance. La femelle, de sa beauté. Les loups viendraient donc de Mars et les tigresses de Vénus. Et ça, ça complique les choses. Dès lors que l’un des deux amoureux rentre dans la revendication de l’amour de l’autre à travers des mots ou des preuves, ça ne colle plus. « Tu m’aimes, prouve le. » La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a. Et chacun concentre son énergie quelque part. Des années pour elle, un enfant pour lui. L’enfant que la plupart des gens considèrent comme étant la plus belle preuve d’amour. Ça dépend pour qui.
Les preuves d’amour ne sont pas forcément inscrites dans la durée. Les preuves d’amour éphémères sont aussi belles que les éternelles. Mourir avec l’autre ou l’attendre des heures durant sous la pluie juste pour l’apercevoir, on ne peut rien quantifier. L’amour ne se quantifie pas. L’amour ne se qualifie pas. L’amour ne s’explique pas. Chacun le définit comme il l’entend. Il le labélise, le schématise. Chacun voit dans l’action de l’autre une preuve. Une preuve qui pourrait sembler dérisoire aux yeux des autres, mais qui prend toute son ampleur en fonction de l’être épris. Faire Montpellier-Beyrouth en voiture et en 36 heures pour l’anniversaire de sa fiancée, prendre un avion, deux avions, trois avions sur un coup de tête et la suivre en Tanzanie pour lui déclarer sa flamme et au passage la demander en mariage. Quelle que soit la durée de ce mariage. Peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse. L’ivresse d’un acte. Une chanson écrite pour sa belle. Something, Wonderful tonight. George Harrison, Eric Clapton, la même femme. Un massage quand il est malade. Un colis rempli de jararengs, envoyé à New York par DHL parce qu’il aime ça, dire « nous » quand il parle, aimer son sale caractère, tolérer sa mère, aimer ses phrases qui commencent par « moi je », supporter son bordel, avaler sa mauvaise cuisine, avoir toujours envie de lui après 20 ans, lui faire plaisir sexuellement, lui faire plaisir, casser la gueule au connard qui lui a manqué de respect, lui offrir un voyage la veille du départ, lui écrire des lettres pendant toute sa vie, lui dédier un roman, le peindre, la filmer, lui faire de la place dans son armoire, dans son lit, bref dans sa vie.
Toutes ces preuves sont autant de déclarations que n’importe quel discours. Aussi amoureux soit-il.

Happily ever after – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 7 juin 2014

Ceci est ma dernière volonté. Demain je ne serai plus. À partir de demain, je ne contrôlerai plus rien de ma propre vie. Pour une control freak plutôt psychorigide, les boules. À partir de demain, je ne serai plus là. Ni pour dire ce dont j’ai envie ni, surtout, pour énoncer ce que je ne veux pas. Ce que je ne veux vraiment vraiment pas. Je ne veux pas finir dans un tiroir. D’abord parce que je suis claustro, ensuite parce qu’un tiroir, ça craint. Déjà qu’une boîte, à part de nuit, ça ne me ressemble pas, alors le tiroir avec poignées en plaqué or, c’est pas vraiment ça. On passe sa vie à aimer la vie, à bouger, à ne jamais rester en place, si c’est pour finir immobilisée dans un cercueil intérieur velours bordeaux, maquillée par un croque-mort qui manie mieux les Crayolas que votre Russian Red lipstick, habillée comme lors d’une première communion qu’on n’a jamais faite d’ailleurs, non merci. Il ne manque plus que le photographe pour immortaliser (ce verbe n’aura jamais aussi bien porté son sens) le moment pour que toute cette mascarade ressemble à un mariage. Même le buffet avec crevettes et salade quinoa est là. Sauf que les serveurs qui officient ne sont pas les mêmes que lors des noces. Ceux-là, malheureusement vous les connaissez bien, à force de les voir à toutes les condoléances où vous avez été. Et ils sont probablement plus à leur place que tous les rapaces venus se lamenter sur votre sort, en bons social bitches qu’ils sont. C’est exactement ce que je ne veux pas. Je ne veux pas de cercueil, je ne veux pas d’oraison lue par quelqu’un qui ne me connaît ni d’Adam ni d’Ève. Je veux être vêtue comme Ève d’ailleurs. Sans rien. C’est comme ça qu’on arrive, c’est ainsi qu’on devrait partir. Alexandre Le Grand voulait que ses mains restent à l’air libre, se balançant hors de son cercueil à la vue de tous, parce que « les mains vides nous arrivons dans ce monde et les mains vides nous en repartons quand s’épuise pour nous le trésor le plus précieux de tous : le temps ». Pas de cercueil pour moi. Une urne biodégradable. Où on mettrait mes cendres avec au-dessus la graine d’un figuier blanc. Incinération, puis arbre. C’est de loin mieux qu’un casier dans un cimetière où je ne connais pas grand monde. C’est de loin mieux que de se trouver coincée pour l’éternité entre les tombes en marbre et autres stèles ostentatoires de gens qui pensent que la postérité s’inscrit dans un cercueil en chêne massif. Non, je veux qu’on vienne se recueillir au pied de mon arbre, qu’on mange des figues en pensant à moi. Qu’on sente le miel sucré sur ses lèvres. Je veux être arrosée et entretenue, fleurie, et voir mes feuilles s’envoler aux alentours de mon anniversaire. Mais avant ça, pas de cérémonie glauque, ni de noir, ni de corbeilles ou de couronnes de chrysanthèmes. Et surtout pas de speech où on vanterait mes qualités. Avec les défauts que j’ai, ce n’est sûrement pas saint Pierre qui m’accueillera les bras ouverts. On ne parle pas du bien qu’ont fait les gens. On le sent, on le sait. Ça suffit amplement. Pas de pathos, ni de mièvreries. Pas de faire-part. Il n’y aurait pas de place pour y mettre tous les gens que j’ai aimés et qui m’ont aimée. Pas d’annonce dans le journal. Ceux qui nous connaissaient savent bien qu’on a passé l’arme à gauche, les autres, on s’en fout. Pas d’hommage. Surtout pas. Pas d’épitaphe. Pas de corbillard non plus. Un vélo, une mobylette, un skate, à pied, à la nage, peu importe mais pas de corbillard. Ça pollue et c’est trop grand pour une mini-urne. Pas de condoléances. Pas de ces trois jours de mondanités. Pas de « dé3ana ». Juste un déjeuner sur l’herbe. Et sur la pelouse de ce figuier à venir, dans ce jardin, il y aurait du champagne, du Nutella, mes brownies et des frérij de chez Lala. On mangerait avec les doigts, trempés dans du toum, en écoutant des morceaux de Gainsbourg, de Bowie, de Bob Marley, de Sabah, d’Aeroplane. Il y aurait des photos de moi faisant la conne, avec mes potes. Riant à gorge déployée, exactement comme mes invités. Et puis, si on ne trouve pas de jardin où me laisser reposer, le choix est vaste, et aujourd’hui, tout est possible. Jetée dans la mer, transformée en diamant, cachée dans un pendentif ou lancée dans un grand feu d’artifice. Peu importe, c’est comme ça qu’on tire sa révérence. Adieu.