Happily ever after – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 7 juin 2014

Ceci est ma dernière volonté. Demain je ne serai plus. À partir de demain, je ne contrôlerai plus rien de ma propre vie. Pour une control freak plutôt psychorigide, les boules. À partir de demain, je ne serai plus là. Ni pour dire ce dont j’ai envie ni, surtout, pour énoncer ce que je ne veux pas. Ce que je ne veux vraiment vraiment pas. Je ne veux pas finir dans un tiroir. D’abord parce que je suis claustro, ensuite parce qu’un tiroir, ça craint. Déjà qu’une boîte, à part de nuit, ça ne me ressemble pas, alors le tiroir avec poignées en plaqué or, c’est pas vraiment ça. On passe sa vie à aimer la vie, à bouger, à ne jamais rester en place, si c’est pour finir immobilisée dans un cercueil intérieur velours bordeaux, maquillée par un croque-mort qui manie mieux les Crayolas que votre Russian Red lipstick, habillée comme lors d’une première communion qu’on n’a jamais faite d’ailleurs, non merci. Il ne manque plus que le photographe pour immortaliser (ce verbe n’aura jamais aussi bien porté son sens) le moment pour que toute cette mascarade ressemble à un mariage. Même le buffet avec crevettes et salade quinoa est là. Sauf que les serveurs qui officient ne sont pas les mêmes que lors des noces. Ceux-là, malheureusement vous les connaissez bien, à force de les voir à toutes les condoléances où vous avez été. Et ils sont probablement plus à leur place que tous les rapaces venus se lamenter sur votre sort, en bons social bitches qu’ils sont. C’est exactement ce que je ne veux pas. Je ne veux pas de cercueil, je ne veux pas d’oraison lue par quelqu’un qui ne me connaît ni d’Adam ni d’Ève. Je veux être vêtue comme Ève d’ailleurs. Sans rien. C’est comme ça qu’on arrive, c’est ainsi qu’on devrait partir. Alexandre Le Grand voulait que ses mains restent à l’air libre, se balançant hors de son cercueil à la vue de tous, parce que « les mains vides nous arrivons dans ce monde et les mains vides nous en repartons quand s’épuise pour nous le trésor le plus précieux de tous : le temps ». Pas de cercueil pour moi. Une urne biodégradable. Où on mettrait mes cendres avec au-dessus la graine d’un figuier blanc. Incinération, puis arbre. C’est de loin mieux qu’un casier dans un cimetière où je ne connais pas grand monde. C’est de loin mieux que de se trouver coincée pour l’éternité entre les tombes en marbre et autres stèles ostentatoires de gens qui pensent que la postérité s’inscrit dans un cercueil en chêne massif. Non, je veux qu’on vienne se recueillir au pied de mon arbre, qu’on mange des figues en pensant à moi. Qu’on sente le miel sucré sur ses lèvres. Je veux être arrosée et entretenue, fleurie, et voir mes feuilles s’envoler aux alentours de mon anniversaire. Mais avant ça, pas de cérémonie glauque, ni de noir, ni de corbeilles ou de couronnes de chrysanthèmes. Et surtout pas de speech où on vanterait mes qualités. Avec les défauts que j’ai, ce n’est sûrement pas saint Pierre qui m’accueillera les bras ouverts. On ne parle pas du bien qu’ont fait les gens. On le sent, on le sait. Ça suffit amplement. Pas de pathos, ni de mièvreries. Pas de faire-part. Il n’y aurait pas de place pour y mettre tous les gens que j’ai aimés et qui m’ont aimée. Pas d’annonce dans le journal. Ceux qui nous connaissaient savent bien qu’on a passé l’arme à gauche, les autres, on s’en fout. Pas d’hommage. Surtout pas. Pas d’épitaphe. Pas de corbillard non plus. Un vélo, une mobylette, un skate, à pied, à la nage, peu importe mais pas de corbillard. Ça pollue et c’est trop grand pour une mini-urne. Pas de condoléances. Pas de ces trois jours de mondanités. Pas de « dé3ana ». Juste un déjeuner sur l’herbe. Et sur la pelouse de ce figuier à venir, dans ce jardin, il y aurait du champagne, du Nutella, mes brownies et des frérij de chez Lala. On mangerait avec les doigts, trempés dans du toum, en écoutant des morceaux de Gainsbourg, de Bowie, de Bob Marley, de Sabah, d’Aeroplane. Il y aurait des photos de moi faisant la conne, avec mes potes. Riant à gorge déployée, exactement comme mes invités. Et puis, si on ne trouve pas de jardin où me laisser reposer, le choix est vaste, et aujourd’hui, tout est possible. Jetée dans la mer, transformée en diamant, cachée dans un pendentif ou lancée dans un grand feu d’artifice. Peu importe, c’est comme ça qu’on tire sa révérence. Adieu.

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