Boule de flipper – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 26 juillet 2014

E.T. rentre chez lui. Le petit extraterrestre quitte la Terre (il en a de la chance). Les yeux embués, l’autre petit, le garçon de 4 ans assis devant l’écran, ne comprend pas ce qui lui arrive. L’air dans sa gorge ne passe plus. Sa gorge est obstruée par quelque chose. Quelque chose de lourd. Il a du mal à parler, à respirer. Il entend sa mère lui demander s’il a envie de pleurer, s’il a une boule dans la gorge. Naïvement, il lui dit : « Comment tu sais ? Tu l’as vue ? » Elle lui sourit. Elle ne l’a pas vue. Elle sait juste ce que c’est. Elle connaît cette boule. Celle qui bloque. Qui fait mal. Ce spasme du larynx qui fait peur. Cette boule qui grossit chaque fois qu’elle est triste. Triste pour de vrai ou devant un film. Ça, son fils ne le sait pas non plus. Lui, il a mal pour la première fois, autrement qu’en tombant du toboggan. Il ne pleure pas parce qu’il a faim ou parce qu’on lui a piqué son Carambar. Il ne pleure pas de colère. Il a, pour la première fois, une boule émotionnelle. Et ce ne sera pas la dernière.
Cette boule-là nous accompagnera toute notre vie. Elle et ses copines qui viennent se loger dans l’estomac. La boule d’angoisse. La boule de la peur. La boule de la dépression. La boule de la rupture. Elles ne viennent pas exactement au même endroit. Ni avec la même taille ou la même intensité. Les boules sont perverses. Elles n’avertissent pas de leur venue. Elles sont grossières, n’ont aucun égard. Elles se manifestent quand elles veulent, sans crier gare. Si elles ont senti un parfum, vu une photo, entendu une histoire. Elles viennent le matin quelques secondes après qu’on a ouvert les yeux. Quand on pense encore que le journée sera belle. Quand on a oublié les douleurs de la veille. Elles viennent rappeler à notre bon souvenir que ce n’est pas bel et bien fini encore. Elles hantent le sommeil parfois. Coupent l’appétit souvent. Elles tortillent les intestins, compressent l’estomac, taclent le duodénum. Écrasent la poitrine. Elles nous asphyxient. Elles paralysent, ces salopes. En nous empêchant de penser, de travailler, de prendre du recul. Elles font couler la sueur dans la nuque. Donnent envie de vomir. Font vomir. Ces boules-là ne sont pas des billes. Elles sont tentaculaires. À force de les fréquenter, on finit par bien les connaître. Et on sait qu’un jour « métel ma 2éjo, bi rou7o ». Un matin ou une nuit sans la lumière de la lune, elle se seront volatilisées. Parce que depuis, on a appris à les dompter. À vivre avec elles. La boule est une vieille amie. Elle fait partie de la famille. On leur sourit parfois parce qu’on sait qu’elles ne sont pas éternelles. On les écoute aussi. Elles ont tant à dire. Elles sont ce qu’il y a dans notre ventre. Ce qu’on y garde, ce qu’on y pleure, ce dont on a peur. La peur au ventre. La boule au ventre. Cette forme ovoïdale qui en rappelle une autre. L’originelle. Cet œuf. Cet objet sphérique qui roule en nous, comme une boule de flipper. De haut en bas. Du cœur aux pieds. Quand on angoisse, quand on panique, qu’on croise un(e) ex, qu’on est dans une salle d’attente. Quelle que soit l’attente. Quand on ouvre une enveloppe, quand on reçoit un coup de fil nocturne. Cette boule est une garce. Elle lâche difficilement prise. Plus péniblement que celle de la gorge. Elle, elle est ponctuelle. Mais elle fait terriblement mal. Parce qu’elle est fulgurante. Comme un coup au niveau de la trachée. Entraînant généralement avec elle les larmes. Les larmes de la douleur, de la tristesse, du désabusement. On sait que ça passera. Tout passe.
Sauf que cette boule se loge inlassablement aujourd’hui au fond de cette gorge qui s’assèche jour après jour. Devant la déshumanisation des hommes. De l’amoralité dans laquelle le monde a plongé. Devant les exactions, les crimes, les souffrances. Ces images insoutenables qui nous fracassent jour après jour. Ces images face auxquelles nous sommes impuissants. La Syrie, Gaza, l’Irak. La famine. La haine. Ce trait que l’on tire sur notre histoire. L’Histoire. Ces leçons qu’on n’a pas aprises. Cette espèce de gouffre sans fond dans lequel nous plongeons tous. Cette boule dans la gorge danse aujourd’hui avec celle de l’estomac. Serait-ce un signe ? Un signe annonciateur. Comme elle sait souvent si bien le faire. La boule est le meilleur indice du malaise. Du changement. Une boule de cristal en somme. Seul l’avenir nous le dira.

Requiem pour un(e) exhibitionniste – Médéa Azouri, samedi 12 juillet 2014

Exhibitionnisme et voyeurisme sont les deux mamelles des êtres humains. Nous surveillons, nous scrutons, nous nous dévoilons, nous nous dénudons. Nous nous étalons, nous nous épanchons. Nous regardons avec un judas ou sur grand écran. Nous espionnons. Un coup, on ouvre son imperméable, un coup, on le referme et on regarde sous le ciré de l’autre.
Exhibitionnisme et voyeurisme sont les deux mamelles des réseaux sociaux. On relate ce qu’on fait, ce qu’on mange, où on se trouve, qui on aime. Qui on n’aime plus. On s’étend sur nos états d’âme. On raconte des choses qui n’intéressent personne. Dans les menus détails. On parle de soi. L’ego trip dans toute sa splendeur. On parle des autres. Nous parlons aux morts. Nous exhibons notre peine, postons des oraisons funèbres, écrivons des poèmes pour les deux ans d’un décès. Nous mettons des photos du défunt et même des mini-vidéos de l’enterrement sur Instagram. L’exhibitionnisme dans ce qu’il a de plus morbide. Pourquoi parle-t-on aux morts sur Facebook ? Quel est ce besoin qui nous anime de parler en public à ceux qui nous ont quittés ? La mort est quelque chose d’intime. La prière aussi. Le recueillement surtout. Aujourd’hui on veille et on pleure ses morts sur des walls devant des gens qu’on ne connaît même pas. Nous crachons notre souffrance de façon ostentatoire. Nous n’endurons plus en silence. Et les autres assistent à cet étalage impudique, se demandant s’ils likent ou pas. S’ils compatissent ou pas. S’ils sont insensibles aux douleurs de l’autre. Alors on like. Certains écrivent RIP, présentent leurs condoléances avec un smiley à sad face. Disent qu’il sera mieux là où il est maintenant. Et puis happés par un voyeurisme insoupçonné, nous faisons défiler les photos de morts que nous ne connaissons même pas. Comme on ralentit sur l’autoroute pour voir un accident. Crash version 2.0. Comme un vautour, on s’approprie les décès tragiques. On raconte qu’on a un ami qui le connaissait, qu’on a une cousine du 25e degré en commun. La mort crée des liens. Des liens étranges entre les réseaux sociaux et l’au-delà. Si l’au-delà, quelle que soit sa forme, existe, et bien là-haut, ils ont d’autres chats à fouetter que d’accepter des friends request venant d’ici bas.
Ce là-haut, on continue à le solliciter en veux-tu en voilà. On invoque les saints, Bouddha, Jehovah pour nous protéger ou nous secourir… sur Facebook. « Si tu aimes Jésus, share sa photo, sinon tu n’auras que des malheurs pour les 12 ans et demi à venir. » Il a que ça à faire le Christ. Ouvrir un compte, poster ses photos sur Instagram ou annoncer sa résurrection sur Twitter. Surtout qu’il ne doit pas apprécier de se retrouver coincé entre une citation à la con de Paulo Coelho et la choucroute qu’on vient de savourer à Francfort. Plutôt moyen. Et ces citations, mon Dieu, ces quotes. Nos timelines et autre Insta sont devenus de vrais vidoirs. Les histoires d’amour des uns et des autres photos et en statuts. « En relation avec. » Puis « enfin single » suivi d’un delete de tout ce que rappelle à leur bon souvenir notre ex. La vidéo d’un chien qui court après un chat, une phase de Maya Angelou, des dizaines de photos du mariage de jeunes gens qu’on ne connaît pas, la circoncision du petit dernier d’un type qu’on a accepté par erreur, l’album complet constitué de 65 photos d’un voyage en famille à Paris, bateau mouche et foire du trône compris, des invitations à jouer à Candy Crush, des doigts de pieds végétant au soleil, des centaines de commentaires live sur la demi-finale Brésil-Allemagne, un chocolat mou version Chase, 3 259 selfies, des images d’un Beyrouth d’avant et regretté et la photo argentique numérisée de nous, petit, en couche culotte.
Du grand n’importe quoi. Il n’y a plus aucune autocensure. Plus de censure de la part de tous les médias. Ah si. Celle, sur FB, de L’Origine du Monde, le tableau de Gustave Courbet. Cachez ce sexe que je ne saurais voir et laissez circuler les vidéos de lynchage et de torture. Les enfants qui crèvent dans l’indifférence générale. Un jour viendra où le déluge aura lieu sur les social medias sans arche à portée de main. Ce jour-là, on aura peut-être enfin une quelconque pudeur et on laissera nos morts tranquilles.

Mawared – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 5 juillet 2014

Elle sentit entre ses jambes quelque chose d’étrange. Quelque chose qui n’était pas une main. Quelque chose d’inattendu. Elle se retourna et le vit. Elle tenta de s’échapper en accélérant sa nage. Mais elle ne le voulait pas. Elle avait attendu cette étreinte toute sa vie. Cette douce et chaude caresse. Son corps était gagné par ce désir intense et fulgurant. Ses bras étaient puissants. Il s’accrocha à ses jambes, l’immobilisa, glissa sa main sur sa nuque en prenant soin de lui tirer légèrement sa crinière et, venu par derrière, il la chevaucha. Il venait d’apprivoiser et de dompter sa toison d’or. Il venait de l’emmener dans les cimes. Là, sur une plage entre Amchit et Chekka, elle ne savait plus vraiment où. Elle, la Beyrouthine sophistiquée, s’était abandonnée dans les bras de ce garde-côte originaire de Batroun, cet homme qu’elle avait croisé au détour d’une route de ce village de la Békaa, où elle passait l’été.
Barbara Cartland, Harlequin, Nous Deux… Ces romans à l’eau de rose. Ces romans bon marché qui ont provoqué de nombreux émois à des générations de jeunes filles en fleur. Ces mêmes histoires édulcorées, répétées dans chaque ouvrage et qui suivaient chacune le même schéma. Découverte de l’amour et du sexe, trahison, vengeance et happy ending. L’homme est riche ou brute, la fille naïve ou rebelle. Une espèce d’ersatz de Lady Chaterley version cheap, qu’on trouvait dans les vitrines des bibliothèques de nos tétas ou de nos tantes. Ces bouquins qu’on piquait quand on était adolescente. Ces livres qu’on lisait, toute émoustillée, assise sur la hezzézé de la véranda, bercée par le chant des cigales, à l’heure où les « vieux » font la sieste. Ces livres de poche coincés entre les SAS et les San Antonio que les frères et les cousins savouraient et où le sexe se voulait plus explicite.
À cette époque-là, certains après-midi nous plongeaient dans l’ennui. Il faisait trop chaud pour parcourir la sé7a du village à vélo. Pour tuer le temps, on lisait en une heure ou deux, Duel avec le destin, La Vérité tout simplement, L’Anneau de Cassandra. Pas de mots crus. Pas de contes érotiques ni de 50 Shades of Grey. Mais des livres où l’amour triomphait toujours et où la sensualité était de rigueur et les sexes à peine dévoilés. Ces petits livres qui ont fait croire à des centaines de milliers de jeunes filles que les galipettes se passaient comme ça. En douceur, dans la pénombre d’une chambre où les persiennes laissaient à peine le soleil entrer. À l’instar des contes de fées et leurs mariages parfaits entre un prince et une princesse qui finiront totalement désabusés, avec une dizaine de kilos en trop pour l’un et une calvitie pour l’autre. Barbara Cartland et ses 723 romans a dégouliné son rose en faisant croire à ses lectrices que seule la position du missionnaire était la bonne. Que les mouvements des corps se devaient d’être lents et que généralement les draps étaient de soie, la paille des granges douce, et les palefreniers de très bons amants. Le fantasme du maître nageur dans son absolu, qui venait frapper en pleine gueule l’ado de 13 ans quand elle se retrouvait à la piscine du Coral ou du Portemilio. Troublée, elle retrouvait cette même véranda pour continuer à dévorer ces livres de pacotille dont elle avait honte de parler avec ses copines. Ces romans qui sont à la littérature ce que Julio est à la chanson. Un plaisir kitsch inavoué. Ce petit truc qui réveille chez beaucoup de gens une nostalgie imprégnée de guimauve et de vacances ensoleillées à Aïn Zhalta ou à Baabdate. Parce qu’à l’époque, cette littérature-là était celle de l’été. Parce qu’à cette époque-là, les adolescentes et les adolescents de 14 ans s’ennuyaient. Qu’ils découvraient ensemble leurs premières excitations, fantasmaient leurs futurs premiers baisers. Fantasmaient leurs premières amours et leurs premières fois. Ils traînaient autour du terrain de basket dans l’attente de voir l’autre débarquer pour acheter une tamriyé sur un des stands installés dans le neddé à l’occasion de Mar Zakhia. Il découvrit que son corps frémissait plus qu’à l’accoutumée. Que cette femme de Jezzine le déstabilisait plus que toutes les autres. Que cette blonde aux yeux verts venait de lui faire oublier le décès de sa première épouse. Il comprit qu’il pouvait enfin céder à l’amour. On en redemanderait