Mawared – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 5 juillet 2014

Elle sentit entre ses jambes quelque chose d’étrange. Quelque chose qui n’était pas une main. Quelque chose d’inattendu. Elle se retourna et le vit. Elle tenta de s’échapper en accélérant sa nage. Mais elle ne le voulait pas. Elle avait attendu cette étreinte toute sa vie. Cette douce et chaude caresse. Son corps était gagné par ce désir intense et fulgurant. Ses bras étaient puissants. Il s’accrocha à ses jambes, l’immobilisa, glissa sa main sur sa nuque en prenant soin de lui tirer légèrement sa crinière et, venu par derrière, il la chevaucha. Il venait d’apprivoiser et de dompter sa toison d’or. Il venait de l’emmener dans les cimes. Là, sur une plage entre Amchit et Chekka, elle ne savait plus vraiment où. Elle, la Beyrouthine sophistiquée, s’était abandonnée dans les bras de ce garde-côte originaire de Batroun, cet homme qu’elle avait croisé au détour d’une route de ce village de la Békaa, où elle passait l’été.
Barbara Cartland, Harlequin, Nous Deux… Ces romans à l’eau de rose. Ces romans bon marché qui ont provoqué de nombreux émois à des générations de jeunes filles en fleur. Ces mêmes histoires édulcorées, répétées dans chaque ouvrage et qui suivaient chacune le même schéma. Découverte de l’amour et du sexe, trahison, vengeance et happy ending. L’homme est riche ou brute, la fille naïve ou rebelle. Une espèce d’ersatz de Lady Chaterley version cheap, qu’on trouvait dans les vitrines des bibliothèques de nos tétas ou de nos tantes. Ces bouquins qu’on piquait quand on était adolescente. Ces livres qu’on lisait, toute émoustillée, assise sur la hezzézé de la véranda, bercée par le chant des cigales, à l’heure où les « vieux » font la sieste. Ces livres de poche coincés entre les SAS et les San Antonio que les frères et les cousins savouraient et où le sexe se voulait plus explicite.
À cette époque-là, certains après-midi nous plongeaient dans l’ennui. Il faisait trop chaud pour parcourir la sé7a du village à vélo. Pour tuer le temps, on lisait en une heure ou deux, Duel avec le destin, La Vérité tout simplement, L’Anneau de Cassandra. Pas de mots crus. Pas de contes érotiques ni de 50 Shades of Grey. Mais des livres où l’amour triomphait toujours et où la sensualité était de rigueur et les sexes à peine dévoilés. Ces petits livres qui ont fait croire à des centaines de milliers de jeunes filles que les galipettes se passaient comme ça. En douceur, dans la pénombre d’une chambre où les persiennes laissaient à peine le soleil entrer. À l’instar des contes de fées et leurs mariages parfaits entre un prince et une princesse qui finiront totalement désabusés, avec une dizaine de kilos en trop pour l’un et une calvitie pour l’autre. Barbara Cartland et ses 723 romans a dégouliné son rose en faisant croire à ses lectrices que seule la position du missionnaire était la bonne. Que les mouvements des corps se devaient d’être lents et que généralement les draps étaient de soie, la paille des granges douce, et les palefreniers de très bons amants. Le fantasme du maître nageur dans son absolu, qui venait frapper en pleine gueule l’ado de 13 ans quand elle se retrouvait à la piscine du Coral ou du Portemilio. Troublée, elle retrouvait cette même véranda pour continuer à dévorer ces livres de pacotille dont elle avait honte de parler avec ses copines. Ces romans qui sont à la littérature ce que Julio est à la chanson. Un plaisir kitsch inavoué. Ce petit truc qui réveille chez beaucoup de gens une nostalgie imprégnée de guimauve et de vacances ensoleillées à Aïn Zhalta ou à Baabdate. Parce qu’à l’époque, cette littérature-là était celle de l’été. Parce qu’à cette époque-là, les adolescentes et les adolescents de 14 ans s’ennuyaient. Qu’ils découvraient ensemble leurs premières excitations, fantasmaient leurs futurs premiers baisers. Fantasmaient leurs premières amours et leurs premières fois. Ils traînaient autour du terrain de basket dans l’attente de voir l’autre débarquer pour acheter une tamriyé sur un des stands installés dans le neddé à l’occasion de Mar Zakhia. Il découvrit que son corps frémissait plus qu’à l’accoutumée. Que cette femme de Jezzine le déstabilisait plus que toutes les autres. Que cette blonde aux yeux verts venait de lui faire oublier le décès de sa première épouse. Il comprit qu’il pouvait enfin céder à l’amour. On en redemanderait

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