Requiem pour un(e) exhibitionniste – Médéa Azouri, samedi 12 juillet 2014

Exhibitionnisme et voyeurisme sont les deux mamelles des êtres humains. Nous surveillons, nous scrutons, nous nous dévoilons, nous nous dénudons. Nous nous étalons, nous nous épanchons. Nous regardons avec un judas ou sur grand écran. Nous espionnons. Un coup, on ouvre son imperméable, un coup, on le referme et on regarde sous le ciré de l’autre.
Exhibitionnisme et voyeurisme sont les deux mamelles des réseaux sociaux. On relate ce qu’on fait, ce qu’on mange, où on se trouve, qui on aime. Qui on n’aime plus. On s’étend sur nos états d’âme. On raconte des choses qui n’intéressent personne. Dans les menus détails. On parle de soi. L’ego trip dans toute sa splendeur. On parle des autres. Nous parlons aux morts. Nous exhibons notre peine, postons des oraisons funèbres, écrivons des poèmes pour les deux ans d’un décès. Nous mettons des photos du défunt et même des mini-vidéos de l’enterrement sur Instagram. L’exhibitionnisme dans ce qu’il a de plus morbide. Pourquoi parle-t-on aux morts sur Facebook ? Quel est ce besoin qui nous anime de parler en public à ceux qui nous ont quittés ? La mort est quelque chose d’intime. La prière aussi. Le recueillement surtout. Aujourd’hui on veille et on pleure ses morts sur des walls devant des gens qu’on ne connaît même pas. Nous crachons notre souffrance de façon ostentatoire. Nous n’endurons plus en silence. Et les autres assistent à cet étalage impudique, se demandant s’ils likent ou pas. S’ils compatissent ou pas. S’ils sont insensibles aux douleurs de l’autre. Alors on like. Certains écrivent RIP, présentent leurs condoléances avec un smiley à sad face. Disent qu’il sera mieux là où il est maintenant. Et puis happés par un voyeurisme insoupçonné, nous faisons défiler les photos de morts que nous ne connaissons même pas. Comme on ralentit sur l’autoroute pour voir un accident. Crash version 2.0. Comme un vautour, on s’approprie les décès tragiques. On raconte qu’on a un ami qui le connaissait, qu’on a une cousine du 25e degré en commun. La mort crée des liens. Des liens étranges entre les réseaux sociaux et l’au-delà. Si l’au-delà, quelle que soit sa forme, existe, et bien là-haut, ils ont d’autres chats à fouetter que d’accepter des friends request venant d’ici bas.
Ce là-haut, on continue à le solliciter en veux-tu en voilà. On invoque les saints, Bouddha, Jehovah pour nous protéger ou nous secourir… sur Facebook. « Si tu aimes Jésus, share sa photo, sinon tu n’auras que des malheurs pour les 12 ans et demi à venir. » Il a que ça à faire le Christ. Ouvrir un compte, poster ses photos sur Instagram ou annoncer sa résurrection sur Twitter. Surtout qu’il ne doit pas apprécier de se retrouver coincé entre une citation à la con de Paulo Coelho et la choucroute qu’on vient de savourer à Francfort. Plutôt moyen. Et ces citations, mon Dieu, ces quotes. Nos timelines et autre Insta sont devenus de vrais vidoirs. Les histoires d’amour des uns et des autres photos et en statuts. « En relation avec. » Puis « enfin single » suivi d’un delete de tout ce que rappelle à leur bon souvenir notre ex. La vidéo d’un chien qui court après un chat, une phase de Maya Angelou, des dizaines de photos du mariage de jeunes gens qu’on ne connaît pas, la circoncision du petit dernier d’un type qu’on a accepté par erreur, l’album complet constitué de 65 photos d’un voyage en famille à Paris, bateau mouche et foire du trône compris, des invitations à jouer à Candy Crush, des doigts de pieds végétant au soleil, des centaines de commentaires live sur la demi-finale Brésil-Allemagne, un chocolat mou version Chase, 3 259 selfies, des images d’un Beyrouth d’avant et regretté et la photo argentique numérisée de nous, petit, en couche culotte.
Du grand n’importe quoi. Il n’y a plus aucune autocensure. Plus de censure de la part de tous les médias. Ah si. Celle, sur FB, de L’Origine du Monde, le tableau de Gustave Courbet. Cachez ce sexe que je ne saurais voir et laissez circuler les vidéos de lynchage et de torture. Les enfants qui crèvent dans l’indifférence générale. Un jour viendra où le déluge aura lieu sur les social medias sans arche à portée de main. Ce jour-là, on aura peut-être enfin une quelconque pudeur et on laissera nos morts tranquilles.

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