Eux – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour, samedi 30 août 2014

Elle s’est réveillée à 7 heures comme tous les matins. Aujourd’hui, elle a 70 ans. A chacun de ses anniversaires, elle avait l’habitude de prendre un crayon et noircissait son petit cahier. Elle faisait un bilan. Le bilan de l’année qui venait de s’écouler. Ses réussites, ses échecs. Ce petit cahier des charges de ce qu’elle avait accompli, ou pas, remettait de l’ordre dans ses idées. Elle se posait des questions et revoyait minutieusement les choses qu’elle avait décidé de faire en se promettant de les appliquer. Sauter en parachute, écrire un livre, aller en Argentine, faire un régime. Aujourd’hui, elle referait la même chose. Mais aujourd’hui, en regardant l’homme qui venait de lui apporter son petit déjeuner au lit, elle comprit que son bilan ne serait pas du même ordre. Elle le regarda tendrement. Cela faisait 15 ans qu’il faisait partie de sa vie. Qu’ils dormaient dans le même lit, qu’ils mangeaient ensemble, voyageaient ensemble. Elle avait compris en le rencontrant qu’il serait celui avec qui elle continuerait sa vie. Elle l’aimait. L’aimait encore, mais elle en avait aimé d’autres. Beaucoup d’autres. Une cinquantaine. Elle savait que pour certains, cela faisait beaucoup. Pour elle, c’était normal. C’était sa vie. Les hommes de sa vie. Ils ont été nombreux mais elle les a tous aimés. Tous. Ceux d’une nuit et ceux qui ont passé plus de temps dans ses bras. Et dans ses draps. Ils ont tous compté. Et en ce matin d’anniversaire, elle s’est souvenue d’eux. Elle est remontée loin dans sa mémoire. Dénichant des souvenirs qu’elle pensait avoir oublié. Le premier bien sûr. Le premier garçon qu’elle a aimé quand elle était à l’école. Cette amourette sur les bancs de sa classe de 6e. Les baisers volés dans la cour de récréation et les rires de ses copines. Puis l’autre premier. Celui avec qui elle était passée de la fillette à la femme qu’elle est devenue. Elle avait 19 ans. Il lui avait fait tourner la tête. Elle était folle de ses yeux, de son sourire, de ses longs cheveux, de son côté petit voyou qui l’emmenait à moto sur les routes du Chouf. Puis elle l’avait quitté. C’était sa première grande rupture mais elle n’en avait pas souffert, c’était elle qui était partie. Elle était belle, elle avait 22 ans. Elle sentait que le monde lui appartenait et que les hommes qu’elle viendrait à rencontrer, aussi. Et elle retomba amoureuse. Une histoire passionnelle. Plus forte que la deuxième première. Une histoire douce et violente. De cris et de pleurs. De ruptures et de retours. De grands mots d’amour. Et c’est lui qui est parti. La laissant dans une peine incommensurable. Une douleur qu’elle ne connaissait pas. Et la douleur est partie à son tour. Comme toujours. Elle enchaîna alors les aventures. Se jouant des hommes et se jouant d’elle-même. Un jour. Une nuit. Trois par semaine. Ou quelques mois. Elle les avait tous aimés. Ces jeunes hommes de 25 ans, de 30. Elle tomba sur un soi-disant prince charmant, quelques jours après ses 35 ans. Elle l’épousa rapidement, lui fit deux enfants et commença à s’ennuyer. Ce n’était pas pour elle. Cette vie bien rangée, coincée dans des conventions qui ne lui plaisaient pas, ne lui ressemblait pas. Elle pris un amant. Puis un deuxième, et elle arrêta de les compter. Il y en eu des plus jeunes. Ces jeunes qui lui faisaient oublier qu’elle vieillissait. Qu’elle avait 43 ans. Il y eut des hommes mûrs. Des mariés, des divorcés, des vieux garçons. Elle inventa des stratagèmes, loua des chambres d’hôtel, raconta des bobards, alla chez eux. Et elle le quitta. Elle continua quelques temps une de ses histoires et il s’en alla lui aussi. Elle en détesta beaucoup mais elle les avait aimés. Et aujourd’hui, à 70 ans, elle souriait en pensant à eux. Parce qu’elle avait oublié le douloureux, le négatif. Elle avait oublié qu’elle les avait pleurés. Parce qu’elle, comme toutes les femmes, avait oublié chacun d’eux grâce à un autre. Elle passa une douzaine d’années à batifoler, à aimer, à désaimer, à rompre, à se faire larguer. Elle passa une douzaine d’années à les recevoir chez elle, sans jamais accepter qu’ils y dorment. Et un jour, elle le rencontra. Cet homme doux, fou et vorace comme elle. Ils étaient ensemble depuis 15 ans. Elle était heureuse. Mais elle s’ennuyait parfois. Souvent en fait. Elle sourit. Mit de l’ordre à ses cheveux, du noir sur ses yeux, s’habilla, descendit de chez elle, remonta la rue Shéhadé, sonna à la porte et entra chez lui. C’était elle. Et c’était eux.

Rencontre du 2e type – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 23 août 2104

De Musset a dit : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais s’il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. Une chose sainte et sublime. L’union de ces deux êtres. Un homme et une femme. Un homme et un homme. Une femme et une femme. Ces deux êtres-là avec leurs incertitudes et leurs craintes. Leur pattern et leur complexité. Leur passé, leur histoire cachée, leurs traumatismes et leur vie. Cette vie faite d’aléas, de joies et de souffrances. De cassures et de ruptures, d’angoisses et de sérénité. Ces deux êtres-là que tout oppose et qu’un rien réunit. Les hommes sont lâches, les femmes sont téméraires. Les femmes sont fragiles, les hommes plus cassants. Ou pas. Il y a cette union issue d’une rencontre. Souvent improbable, parfois décidée. Une rencontre où tout est clair dès le premier instant. Une autre qui se construit. Une rencontre passionnelle, passagère. Une rencontre qui s’inscrit dans les années. Quelle que soit son schéma ou sa plateforme, elle reste déterminante. Même si elle n’aura duré qu’un jour, trois semaines, cinq mois ou un an. Elle est déterminante parce qu’elle s’inscrira dans notre histoire. La rencontre de deux êtres est ce qui constitue une vie. Cette vie qui n’est au final que la somme de nos rencontres. Des épreuves, un duel, une conjoncture, une collision. Les rencontres sont amoureuses, sexuelles ou amicales. Ces dernières perdurent, ou pas. Les deuxièmes sont temporaires, les premières sont vouées à une fin. C’est ce qui les rend belles. Douloureuses mais somptueuses. Les rencontres amoureuses surviennent quand on s’y attend le moins. Au détour d’une rue. Au supermarché. Pendant un jeu lors d’une soirée arrosée dans un bar de Beyrouth. Un « truth or dare » qui finit par un échange de numéros de téléphone. Un échange qui finit par un verre. Un verre qui finit dans un lit. Un échange physique qui se transforme en autre chose. Pas leurré par le désir qu’on confond souvent avec l’amour, mais parce qu’il s’est passé quelque chose d’inattendu. Drôle d’endroit pour une rencontre. Une soirée barbante où l’autre serait venu(e) sans enthousiasme, un réseau social comme très souvent, un dîner de condoléances, un rendez-vous de travail, un hôpital, les perturbations d’un vol Paris/New York, une salle d’attente chez le dentiste entre deux lectures d’un magazine datant de mars 2009, un “date” arrangé, une cour d’école. Peu importe le lieu, pourvu qu’on ait l’ivresse. Et là, le méprisable craquera pour la perfide, la vaniteuse dévoilera ses sentiments à l’orgueilleux, le menteur baissera les armes face à la curieuse. Et la rencontre deviendra union. Les unions n’ont pas de temps. Elles n’ont pas d’âge, pas de sexe, pas de classe sociale, pas de race ni de religion. Les histoires s’imposent, on n’y peut rien. Même quand on ne le veut pas, elles s’imposent. Même quand elles sont mortes nées, elles s’imposent. Même quand la différence d’âge est grande, elles s’imposent. On peut ne pas croire que les choses sont écrites. Que le hasard n’existe pas, que les coïncidences ne sont jamais fortuites, nous sommes prédestinés à rencontrer l’autre. Elles font ce que nous sommes. Des fleurs bleues, des antisociaux, des pervers, des éternels amoureux, des passionnés, des têtes brûlées, des gens volages, des addicts au sexe, des trompeurs, des peureux ou des personnes intrépides. Et survient après l’abstention, la dé-rencontre. La désunion. La rupture. Lorsque les corps ne se retrouvent plus, lorsque les idées ne se suivent plus, lorsque les sentiments ne se mêlent plus. Et puis le vide. Le vide à deux, le vide en solitaire. Cette zone tampon entre deux rencontres. Cet espace-temps qui n’a pas de règle. Ce sas qui ferme une porte pour en ouvrir une autre. La vie est faite de rencontres bonnes ou mauvaises et il n’y a rien de plus saint et sublime que l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. De Musset a dit : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais s’il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. Une chose sainte et sublime. L’union de ces deux êtres. Un homme et une femme. Un homme et un homme. Une femme et une femme. Ces deux êtres-là avec leurs incertitudes et leurs craintes. Leur pattern et leur complexité. Leur passé, leur histoire cachée, leurs traumatismes et leur vie. Cette vie faite d’aléas, de joies et de souffrances. De cassures et de ruptures, d’angoisses et de sérénité. Ces deux êtres-là que tout oppose et qu’un rien réunit. Les hommes sont lâches, les femmes sont téméraires. Les femmes sont fragiles, les hommes plus cassants. Ou pas. Il y a cette union issue d’une rencontre. Souvent improbable, parfois décidée. Une rencontre où tout est clair dès le premier instant. Une autre qui se construit. Une rencontre passionnelle, passagère. Une rencontre qui s’inscrit dans les années. Quelle que soit son schéma ou sa plateforme, elle reste déterminante. Même si elle n’aura duré qu’un jour, trois semaines, cinq mois ou un an. Elle est déterminante parce qu’elle s’inscrira dans notre histoire. La rencontre de deux êtres est ce qui constitue une vie. Cette vie qui n’est au final que la somme de nos rencontres. Des épreuves, un duel, une conjoncture, une collision. Les rencontres sont amoureuses, sexuelles ou amicales. Ces dernières perdurent, ou pas. Les deuxièmes sont temporaires, les premières sont vouées à une fin. C’est ce qui les rend belles. Douloureuses mais somptueuses. Les rencontres amoureuses surviennent quand on s’y attend le moins. Au détour d’une rue. Au supermarché. Pendant un jeu lors d’une soirée arrosée dans un bar de Beyrouth. Un « truth or dare » qui finit par un échange de numéros de téléphone. Un échange qui finit par un verre. Un verre qui finit dans un lit. Un échange physique qui se transforme en autre chose. Pas leurré par le désir qu’on confond souvent avec l’amour, mais parce qu’il s’est passé quelque chose d’inattendu. Drôle d’endroit pour une rencontre. Une soirée barbante où l’autre serait venu(e) sans enthousiasme, un réseau social comme très souvent, un dîner de condoléances, un rendez-vous de travail, un hôpital, les perturbations d’un vol Paris/New York, une salle d’attente chez le dentiste entre deux lectures d’un magazine datant de mars 2009, un “date” arrangé, une cour d’école. Peu importe le lieu, pourvu qu’on ait l’ivresse. Et là, le méprisable craquera pour la perfide, la vaniteuse dévoilera ses sentiments à l’orgueilleux, le menteur baissera les armes face à la curieuse. Et la rencontre deviendra union. Les unions n’ont pas de temps. Elles n’ont pas d’âge, pas de sexe, pas de classe sociale, pas de race ni de religion. Les histoires s’imposent, on n’y peut rien. Même quand on ne le veut pas, elles s’imposent. Même quand elles sont mortes nées, elles s’imposent. Même quand la différence d’âge est grande, elles s’imposent. On peut ne pas croire que les choses sont écrites. Que le hasard n’existe pas, que les coïncidences ne sont jamais fortuites, nous sommes prédestinés à rencontrer l’autre. Elles font ce que nous sommes. Des fleurs bleues, des antisociaux, des pervers, des éternels amoureux, des passionnés, des têtes brûlées, des gens volages, des addicts au sexe, des trompeurs, des peureux ou des personnes intrépides. Et survient après l’abstention, la dé-rencontre. La désunion. La rupture. Lorsque les corps ne se retrouvent plus, lorsque les idées ne se suivent plus, lorsque les sentiments ne se mêlent plus. Et puis le vide. Le vide à deux, le vide en solitaire. Cette zone tampon entre deux rencontres. Cet espace-temps qui n’a pas de règle. Ce sas qui ferme une porte pour en ouvrir une autre. La vie est faite de rencontres bonnes ou mauvaises et il n’y a rien de plus saint et sublime que l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux.

Laboratoire C. – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 2 août 2014

Un bureau, un ordinateur, un bloc-notes, des crayons de toutes les couleurs, des coupures de presse, des photos, un chargeur, des post-it un peu partout. Une cuisine, des gens. Des coups de téléphone. Des cris, des engueulades, des larmes. Des man’ouchés, un Nescafé et des pauses déjeuner. Le quotidien quoi. Neuf heures par jour. Un peu moins, un peu plus. Le plus clair de notre temps passé entre quelques murs à côtoyer des personnes qu’on n’a pas choisies. Ces personnes, leurs vies, leur passé, leurs histoires. Leur caractère, leurs sautes d’humeur, leur énergie. Ces personnes qu’on n’a pas choisies avec qui on commence à partager un repas, puis deux, avec qui on partage un moment, puis deux. Ces personnes qu’on n’a pas choisies sont celles avec qui on finit par tout partager. Ses repas, ses histoires, sa vie. Les moments doux, les moments durs. À qui on dit merci. Ces gens qui sont devenus de vrais amis. Un bureau et, plus particulièrement, un open space est un laboratoire. Un observatoire comme nul autre pareil. Une espèce de grand jeu de société où tous les rôles seraient interprétés. Triés sur le volet, les uns, les autres. Le meilleur échantillon d’une société. Une espèce de concentré de ce que le Liban a toujours fait de mieux : la pluralité. Au générique, toutes les confessions, des double nationalités, des étrangers. Des jeunes, des moins jeunes, des vieux. Des hormones, de la testostérone. Et toutes les orientations sexuelles. Révélées ou pas. Des gens dans le placard. Le placard de leurs complexes et de leurs secrets. Il y a les nouveaux venus, un peu timides, un peu gauches. Qui peinent à trouver leur place. Ils trouveront leurs marques quand un jeune premier ouvrira à son tour la porte de la cuisine. Cette cuisine minuscule où on se relaye, où on passe une heure à peine, où l’on s’assoit les uns sur les autres. L’image est belle. Le repas de la Cène. Avec le traître bien sûr. Le cafteur lèche-cul de service qui écrit ses rapports dans l’ombre, planqué derrière ses lunettes et son sourire de jésuite. Ces repas-là, il les évite. Tant mieux. Cette cuisine donc où l’on trouve pêle-mêle tous les départements d’un même étage avec les délurés et les studieux, les glandeurs et les rêveurs. L’hystérique et celle qui prie pour tout le monde. Celui qui souffle des bougies et ceux qui ont collecté l’argent pour le cadeau. Ceux qui font un passage éclair et les stagiaires. Ceux qui parlent fort et celles qui ne disent pas grand mot. Celles qui parlent à demi-mots de leur vie. De leurs premières fois. Celui qui raconte comment il a demandé la main de sa copine. Celle qui avoue un chagrin d’amour. Celle qui parle de son divorce. Il y a celui qui déteste qu’on lui pique ses frites et celle qui mange du ketchup avec tout. Il y a les femmes enceintes et leurs envies, et ceux qui sont au régime. Il y en a de tous les âges, de toutes les couleurs. Une fiancée, une future mariée, une jeune maman, un largué, une enceinte, une endeuillée, un cœur à prendre. Il y a les jeûnes du ramadan et les œufs de Pâques. Le sapin de Noël avec petits cadeaux, mais sans bonus. Dans cette cuisine, sur la table, traînent les sacs des delivery, des aficionados de quinoa et des amateurs de toum. Traînent aussi les Tupperware abîmés par tant d’allers-retours. Les mugs personnels et les wet wipes. Traînent également les conversations où les idées fusent, comme si la réunion se passait là, autour d’un hommos et d’une basela wou riz cuisinée par la mère du seul coq présent. Et il y a les grandes discussions, les disputes, la politique, les avis non partagés, le sport, les sujets de tous les jours, la soirée de la veille et le sexe. Sujet quotidien et récurrent. Le sujet tabou par excellence. Vu, revu, corrigé. Sous toutes ses formes, sous toutes ses positions. Un coup on est sérieux, un coup on provoque. On parle expériences, non expériences. On apprend. On va loin ou on se retient. On rougit et on rit. On rit surtout. On rit beaucoup. Parce qu’il n’y a que ça de vrai. Pour calmer les angoisses, avaler les trahisons, soulager les peines. Les rires et les good vibes, les mains tendues, les bras qui entourent et cette petite tristesse à la veille d’un départ. Parce qu’un bureau, c’est aussi et surtout ça. Des arrivées et des départs. Comme dans cet aéroport où la coutume veut qu’on s’arrête au duty free pour acheter des sacs de chocolats après quelques jours de vacances. Comme dans cet aéroport où on s’envole avec des passagers qu’on ne connaît pas. Qui feront avec nous un bout du voyage. Avec ou sans escales. Comme dans cet aéroport où on pleure à la porte des départs. C’est triste un départ. Et c’est absurde.