Laboratoire C. – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 2 août 2014

Un bureau, un ordinateur, un bloc-notes, des crayons de toutes les couleurs, des coupures de presse, des photos, un chargeur, des post-it un peu partout. Une cuisine, des gens. Des coups de téléphone. Des cris, des engueulades, des larmes. Des man’ouchés, un Nescafé et des pauses déjeuner. Le quotidien quoi. Neuf heures par jour. Un peu moins, un peu plus. Le plus clair de notre temps passé entre quelques murs à côtoyer des personnes qu’on n’a pas choisies. Ces personnes, leurs vies, leur passé, leurs histoires. Leur caractère, leurs sautes d’humeur, leur énergie. Ces personnes qu’on n’a pas choisies avec qui on commence à partager un repas, puis deux, avec qui on partage un moment, puis deux. Ces personnes qu’on n’a pas choisies sont celles avec qui on finit par tout partager. Ses repas, ses histoires, sa vie. Les moments doux, les moments durs. À qui on dit merci. Ces gens qui sont devenus de vrais amis. Un bureau et, plus particulièrement, un open space est un laboratoire. Un observatoire comme nul autre pareil. Une espèce de grand jeu de société où tous les rôles seraient interprétés. Triés sur le volet, les uns, les autres. Le meilleur échantillon d’une société. Une espèce de concentré de ce que le Liban a toujours fait de mieux : la pluralité. Au générique, toutes les confessions, des double nationalités, des étrangers. Des jeunes, des moins jeunes, des vieux. Des hormones, de la testostérone. Et toutes les orientations sexuelles. Révélées ou pas. Des gens dans le placard. Le placard de leurs complexes et de leurs secrets. Il y a les nouveaux venus, un peu timides, un peu gauches. Qui peinent à trouver leur place. Ils trouveront leurs marques quand un jeune premier ouvrira à son tour la porte de la cuisine. Cette cuisine minuscule où on se relaye, où on passe une heure à peine, où l’on s’assoit les uns sur les autres. L’image est belle. Le repas de la Cène. Avec le traître bien sûr. Le cafteur lèche-cul de service qui écrit ses rapports dans l’ombre, planqué derrière ses lunettes et son sourire de jésuite. Ces repas-là, il les évite. Tant mieux. Cette cuisine donc où l’on trouve pêle-mêle tous les départements d’un même étage avec les délurés et les studieux, les glandeurs et les rêveurs. L’hystérique et celle qui prie pour tout le monde. Celui qui souffle des bougies et ceux qui ont collecté l’argent pour le cadeau. Ceux qui font un passage éclair et les stagiaires. Ceux qui parlent fort et celles qui ne disent pas grand mot. Celles qui parlent à demi-mots de leur vie. De leurs premières fois. Celui qui raconte comment il a demandé la main de sa copine. Celle qui avoue un chagrin d’amour. Celle qui parle de son divorce. Il y a celui qui déteste qu’on lui pique ses frites et celle qui mange du ketchup avec tout. Il y a les femmes enceintes et leurs envies, et ceux qui sont au régime. Il y en a de tous les âges, de toutes les couleurs. Une fiancée, une future mariée, une jeune maman, un largué, une enceinte, une endeuillée, un cœur à prendre. Il y a les jeûnes du ramadan et les œufs de Pâques. Le sapin de Noël avec petits cadeaux, mais sans bonus. Dans cette cuisine, sur la table, traînent les sacs des delivery, des aficionados de quinoa et des amateurs de toum. Traînent aussi les Tupperware abîmés par tant d’allers-retours. Les mugs personnels et les wet wipes. Traînent également les conversations où les idées fusent, comme si la réunion se passait là, autour d’un hommos et d’une basela wou riz cuisinée par la mère du seul coq présent. Et il y a les grandes discussions, les disputes, la politique, les avis non partagés, le sport, les sujets de tous les jours, la soirée de la veille et le sexe. Sujet quotidien et récurrent. Le sujet tabou par excellence. Vu, revu, corrigé. Sous toutes ses formes, sous toutes ses positions. Un coup on est sérieux, un coup on provoque. On parle expériences, non expériences. On apprend. On va loin ou on se retient. On rougit et on rit. On rit surtout. On rit beaucoup. Parce qu’il n’y a que ça de vrai. Pour calmer les angoisses, avaler les trahisons, soulager les peines. Les rires et les good vibes, les mains tendues, les bras qui entourent et cette petite tristesse à la veille d’un départ. Parce qu’un bureau, c’est aussi et surtout ça. Des arrivées et des départs. Comme dans cet aéroport où la coutume veut qu’on s’arrête au duty free pour acheter des sacs de chocolats après quelques jours de vacances. Comme dans cet aéroport où on s’envole avec des passagers qu’on ne connaît pas. Qui feront avec nous un bout du voyage. Avec ou sans escales. Comme dans cet aéroport où on pleure à la porte des départs. C’est triste un départ. Et c’est absurde.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s