J’traîne des pieds – Médéa Azouri, L’orient-Le Jour, samedi 13 septembre 2014

Tu seras en CM1-C, en 5e A, en 2nde Bleue, en Terminale 2. Rebelote. On pensait en avoir fini avec ces quinze années de calvaire. Le stress de la rentrée, du choix des profs, le stress des contrôles, des dictées, des problèmes de maths, de la dissection d’une grenouille, du cours d’allemand, de la remise des carnets, du brevet, du bac, de l’oral. On croyait que ces années-là étaient révolues. Qu’on était passé à autre chose. Aux bancs de l’université, une licence d’économie, une grande école, un PHD, un master en social medias. Qu’on avait par la suite opté pour une carrière somme toute agréable et qu’on avait jeté les cahiers et les profs au milieu. Les devoirs aussi, ainsi que le proviseur, les sièges de l’autocar, les cours d’athlétisme, l’odeur du chlore et le bonnet à la piscine. Eh bien non. Septembre, c’est la saint cartable pour tout le monde. Pour les enfants, bien évidemment, mais aussi les parents, les profs. Pour ceux qui bossent, pour les auteurs, les musiciens. Septembre, c’est la rentrée. Le mois qui sonne le glas de l’été, même si on ira se dorer les fesses au bord de l’eau jusqu’en novembre. Le neuvième mois de l’année annonce les retours. Tous les retours. Le retour des expats chez eux, d’abord, avec les larmes, les valises contenant pistaches, bouteille d’arak et me7ché wara’ enab. Le retour de la montagne, des maisons à la mer, des voyages. Des voyages de noces aussi. Le retour au bureau. Le retour des romans, des albums, des films en salle, des émissions télé, des séries. Tout le monde rentre. Comme si on avait rangé, symboliquement, les crèmes solaires, les chapeaux de paille et les sandales. Quinze ans d’école, ça laisse des traces. Les angoisses du dimanche soir. La peur au ventre avant un entretien d’embauche. « J’ai l’impression de passer le bac. » Et c’est loin d’être fini. Parce qu’une fois qu’on devient parent, c’est reparti pour un tour. Un mauvais tour de manège. Un roller coaster émotionnel. On se (re)lève tôt. À 6 heures. La tête dans le coaltar, on cherche les chaussettes, on prépare le goûter, on descend en robe de chambre pour attendre l’autocar sous une pluie diluvienne, on remonte, on n’arrive pas à redormir. Et puis on redescend attendre l’autocar dans l’humidité hivernale. Et arrivent les devoirs. Où sont passés la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, l’URSS, la RDA, le mur de Berlin ? C’est quoi déjà une hypoténuse? C’était quand déjà Clovis ? Pourquoi étudie-t-on les départements français, l’histoire de France ? Il faut retenir L’Albatros, lire Le Rouge et le noir, faire une recherche sur la disparition des baleines dans le Pacifique Sud pour demain. On n’a pas d’imprimante, pas de feuille Canson A3, le petit a perdu la moitié de ses crayons de couleur, a oublié son cahier de sciences. On va se faire engueuler. Quelle note on a eue ? Parce que sa réussite, c’est la nôtre. Son échec, c’est le nôtre. Et puis, il y a le deuxième gamin et le troisième. Leurs boules au ventre et la nôtre. Kira2a, kawa3id. On a oublié de signer la fiche d’autorisation de sortie de classe, on a zappé la réunion parents-profs. On doit être gentil(le) avec les autres parents d’élèves. Ces parents d’élèves que les profs vont se coltiner, eux aussi, de septembre à juin. Ceux qui les accusent d’être la cause des lacunes de leur mioche. Ceux-là mêmes qui se faisaient taper sur les doigts par leur père il y a 25 ans parce qu’ils étaient mauvais retournent leurs complexes sur la maîtresse du petit dernier. C’est de sa faute à elle. Ces parents d’élèves qui soudoient les profs et les directeurs à coups de cadeaux et d’invitation pour avoir un pouvoir sur eux. Ces parents d’élèves inscrits aux abonnés absents. Qui ne viennent jamais aux réunions. Qui ne répondent pas aux appels. Ces parents d’élèves qui pleurent pour culpabiliser l’enseignant. Ces parents d’élèves paranos qui pensent que leur gamine est un bouc émissaire. C’est définitivement l’angoisse de la rentrée pour tout le monde. Sauf que les adultes n’ont pas de récré. Pas de partie de foot dans la cour, pas de bracelets brésiliens à faire, pas de trash packs à échanger, pas de baisers volés sous le porche du préau, pas de chewing-gums collés sous le casier, pas de fous rires quand le prof ne trouve pas ses lunettes. Malgré les devoirs, les interros, les zéros pointés, c’était l’époque de l’insouciance, des rêves d’avenir, des amourettes légères. Profitez-en tant qu’il est encore temps les enfants.

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Pourquoi – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 6 septembre 2014

Je ne sais pas pourquoi je suis venue ici. Je ne suis pas revenue. J’ai débarqué. Ce pays, je le connaissais à travers ses étés et ses quelques Noëls. Je le connaissais à travers mes grands-parents, mon oncle et mes tantes, mes cousins. Je le connaissais à travers les ruelles de Ajaltoun. À travers l’aéroport et la bouffée de chaleur qui prend à la gorge quand on met les pieds sur le tarmac. À travers quelques endroits. À travers les gens. À travers ses histoires. Le passé de mes parents. Leurs souvenirs heureux. À travers la guerre et ses images diffusées sur un écran télé parisien. Ce pays, je le connaissais à travers ses chansons. À travers les voix de Sabah, de Feyrouz, d’Asmahan, de Abdel Wahab. Je ne le connaissais pas autrement. Je ne connaissais pas sa langue. Je ne comprenais pas la moitié des phrases qu’on me disait. Je ne sais pas la lire, ni l’écrire. Je ne connais pas sa culture. J’étais libanaise sur mes papiers. Je n’y ai pas été conçue mais j’y suis née pas par accident, mais par désir. Je n’y vivais pas quand je n’étais encore qu’un projet. Là-bas, j’étais la Libanaise. Ici, j’étais la Française. Une bâtarde en somme. Comme beaucoup d’entre nous. Ni d’ici, ni de là. J’étais une fille de la génération Canal +, pas celle de Télé Liban. Une fille des concerts à Bercy pas ceux de Mont La Salle. Je ne comprenais pas souvent de quoi parlaient mes amis. Je ne connaissais pas toutes les chansons des années 80 qu’on écoutait sur Radio Mont-Liban. Je ne les avais jamais entendues là-bas. Je ne connaissais pas les titres originaux des films américains qui étaient projetés dans les salles et dont les affiches dessinées et peintes à la main ornaient les panneaux d’affichages sur les bords de l’autostrade. Je n’ai jamais compris pourquoi on appelait cette route côtière, l’autostrade. Je ne savais pas où se trouvaient Cola, le Ring ou Zaytouné. J’entendais les mots Gharbiyé et Char’iyé sans savoir où était la démarcation. Je ne savais pas ce qu’était un malja2. J’ai entendu, durant l’été 86, ces fameux orgues de Staline. J’ai eu la chance de ne pas vivre ce qu’on appelait pudiquement : les événements. Je ne connaissais que le Liban des trêves. Ces combats qui s’arrêtaient durant l’été sauf en 1978, en 1982 et en 1989. Ces étés-là, je les ai passés là-bas, comme n’importe quelle Parisienne qui nageait dans la mer Méditerranée, mais à l’autre bout de ce pays qui est le sien sans vraiment l’être. Ce pays, c’était celui de mes parents. Pas le mien. Je ne sais pas pourquoi je suis venue ici. Je me suis souvent posé la question sans jamais trouver la réponse exacte. Pourquoi, à l’aube de mes 23 ans, j’ai décidé d’y poser mes valises et de construire ce qui deviendrait ma vie d’adulte. Par amour ? Par culpabilité ? Au nom d’une nostalgie qui n’était pas la mienne ? Au nom de la reconstruction à laquelle je voulais participer, aussi minime pouvait être ma contribution ? Au nom de ma famille et de mes racines ? Au nom de ce sang mélangé du Sud et de Baabda qui coulait dans mes veines ? Ce Sud que je n’avais jamais vu. Que je n’avais jamais pénétré. Pourquoi suis-je venue dans ce petit pays coincé dans une région embrasée ? Ce pays de haine qu’on m’a appris à aimer. Ce pays où on ne peut vivre qu’en bulle. Je ne regarde pas les nouvelles. Pas seulement parce que je n’en comprends aucun mot, mais parce que je ne veux pas voir les mêmes gens inutiles y défiler. Y parler avec la même langue de bois. Parce que si je m’attarde sur les chaînes locales, je haïrais ce pays qui n’était pas le mien. Et qui l’est devenu sans crier gare. Lui, ses forêts déboisées, ses rivières desséchées, sa mer polluée, ses montagnes arides, son horizon bouché, ses routes cabossées, son peuple à la fois détestable et adorable. Ce peuple qui est à l’image de ce pays. Attractif et répulsif. Si je regardais les nouvelles, je n’entendrais plus la voix de Hamed Sinno, je ne jouirais plus de ses hommes, je ne sentirais plus la man’ouché dans ma bouche, je ne verrais plus le soleil se lever, je n’arpenterais plus ses chemins cachés, je ne rirais plus quand je n’aurais que la moitié de mon corps lavé, faute d’eau. Je ne parlerais plus à mes voisins, ni à mes amis. Je regarderais ailleurs pour voir si l’herbe y est plus verte. Je continuerais à penser que mon fils doit quitter ce pays qui n’a jamais été vraiment le mien. Mais qui m’a adoptée. Pourquoi ? Je ne le saurai jamais.