itinéraire d’un(e) enfant gâté(e) – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 25 octobre 2014

Je veux tout. Tout de suite. Une Barbie, une collection de Matchboxes, NBA 2K15 sur PS4, le nouvel iPhone 6, une Mini Clubman, trois jours à Rome, un chalet aux Cèdres, une IWC, une bague Repossi, le Monopoly cartes de crédit, toute la série des Trashpacks, bref, un tas de choses pas forcément indispensables ou nécessairement urgentes. Enfant gâté. Pourri, gâté. Trop choyé, trop cajolé. Mdala3. Adulte gâté. Immature. Égocentrique. Un(e) sale gosse de 30, 40, 60 ans. Le portrait sans retouche d’un grand nombre de Libanais. Des mioches et des adultes capricieux. Sans limites. Des gens à qui on a rarement dit non. Des gens qui pensent que tout leur est dû.
Mais pourquoi les Libanais se comportent-ils en enfants pourris plus que d’autres, alors que ça fait un moment qu’on ne nous a pas vraiment gâtés. Bien au contraire. Peut-être qu’à force de ne jamais savoir de quoi sera fait le lendemain, de savoir qu’on peut mourir à n’importe quel instant. Avant 1975, depuis 75, après 75, on surprotège nos (ex)enfants. On les gâte parce qu’on pense qu’on n’a rien à perdre. Plus rien à perdre dans ce pays en totale perdition. On n’est plus à une permissivité près. Mais quand même. Le Libanais, au-delà de ses souffrances, a un tel comportement qu’il donne souvent l’envie de lui foutre une sacrée paire de claques. Un enfant gâté est quelqu’un à qui on a épargné les frustrations banales de la vie. Quelqu’un à qui on a trop donné, trop offert, trop négligé surtout. En n’imposant pas de limites, ni de règles, ni de refus. Le temps, c’est de l’argent. L’absence de temps, c’est encore plus d’argent. Être et avoir. Je ne suis pas là, tu as. Tu as des cadeaux. Tu as la possibilité de ne pas être encadré. Déjeuner quotidien avec les copines quand les gamins rentrent de l’école. Caprice quotidien. Je n’aime pas la moujaddara. Je veux des nuggets. Je veux, je ne veux pas. Pas envie de contredire les rejetons. C’est d’accord pour le menu pizza/burger/friture/pizza/burger/friture/chocolat/bonbons/soda/soda/soda. Tout est permis. Joli résultat. Sale gosse. Sale gosse qui, du haut de ses 7 ans, engueulera le serveur qui a tardé à lui apporter son Mirinda, qui a trop cuit la viande de son triple cheese-bacon burger et qui méritera que ledit serveur crache dans ses frites trop ketchupées. Je ne veux pas perdre. On soudoie le coach. J’ai été puni, on engueule la prof, se plaint au directeur à qui on vient d’offrir trois bouteilles de single malt. C’est pas le gamin qui s’en prend une quand il ne sait pas multiplier des nombres à trois chiffres, mais la maîtresse qui en prend pour son grade. Incompétente. Incompétente, alors que le petit prince de 9 ans n’écoute pas un mot dans la classe, parce qu’il sait qu’il ne se fera pas taper sur les doigts. Tout est permis. Jeter les trois quarts de son assiette. Hurler sur la femme qui travaille à la maison. La sommer, le nez scotché à son iPod, d’apporter «un verre d’eau!», lui donner des coups de pieds sous les yeux de Môman et se rouler par terre quand elle ose lui dire non. Un non que plus personne ne prononce. Tout est permis. Gifler Manal parce qu’on est untel. Ou fils de. S’autoproroger, se payer des voitures, des vacances, des années de glande sur le dos des contribuables. Politiciens ultragâtés. État pourri. Tout est permis. Prendre un 3aks’ser impunément, en insultant celui d’en face, ce malheureux qui vient dans le sens de la circulation. Enfant gâté qui conduit sa vieille tanké comme il manipulait ses petites voitures. Qui enfourche sa mobylette en pièces détachées, comme il montait son cheval de bois. Tout est permis dans ce cercle de tous les vices. Grandir et continuer à engueuler les vendeuses, les voituriers, les delivery boys, les serveurs. Leur parler comme de la merde. Les sommer, le nez scotché à son téléphone, d’apporter « un verre d’eau ! ». Tout est permis. Faire la gueule en attendant qu’on nous offre un Carambar pour se faire pardonner. S’étonner d’une contradiction, d’une contrariété, d’une critique parce qu’on ne s’est jamais rien vu refuser. Qu’on soit une femme qu’on vient de quitter ou un homme éconduit. Tout est permis. S’amuser avec les gens et leurs sentiments. Les laisser tomber, leur faire du mal parce qu’on s’est lassé de son jouet. Ce jouet que l’on casse à l’envi, qu’on colle et recolle pour le recasser ensuite. Une poupée que l’on démembre, un petit soldat qui a perdu tout son (a)plomb.
Des enfants gâtés. Voilà ce que nous sommes. Des enfants abîmés. Abîmés, pas pourris.

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C’est comme ça – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 18 octobre 2014

Faire un statement. Une déclaration, une affirmation. Avoir une opinion. Être rigide, psychorigide. Être coincé dans ses idées arrêtées et ne pas vouloir s’en défaire. S’il y a des personnes plus sujettes que d’autres à faire des statements, nous en faisons tous. Nous avons tous nos certitudes. Sauf que. Sauf que parfois, sauf que souvent, ces pseudocertitudes frôlent le ridicule. Sauf que parfois, sauf que souvent, à force de les avoir énoncées, rabâchées, on finit par être « stuck in the middle ». Quasiment au milieu de nulle part. Ce nulle part qu’on vante sans cesse. Je n’appartiens pas à ce pays. Je suis né(e) au mauvais endroit. Je n’aime pas le Liban. Je ne laisserai pas mes gamins vivre ici. Je les inscrirai dans des facs à l’étranger. Je vais dispenser le petit de l’arabe. Je suis contre les cours de catéchisme. Je suis contre les vaccins. Je ne prends pas de médicaments. Et surtout pas d’antibiotiques. Ouais, mais quand on a la crève pendant 10 jours, on est bien content de se faire un petit shot de pénicilline. Oui, mais ça, c’est parce que je suis différent, un peu original, un peu marginal. Facile.
Quand on arrive à le souligner, c’est que, finalement, on ne l’est pas. On aimerait bien l’être. On est donc, plutôt, un wannabe. Comme le sont souvent les statements boys and girls. Je n’aime pas l’argent. Je m’en fous. Normal, quand on en a. L’argent ne compte pas quand on n’a pas besoin de le compter. Et vice versa. Je me fous des voitures quand on n’a pas les moyens de s’acheter celle qu’on lorgne depuis des années. Le rapport à l’argent donne souvent lieu à des statements. Je n’ai pas besoin de l’argent de mon père. Je ne suis pas comme lui. Je fais tout pour ne pas lui ressembler et je le souligne. Et pourtant. Je ne ferai pas les mêmes erreurs que ma mère. Je fais tout pour ne pas lui ressembler et je le surligne. Et pourtant.

Je ne voyage pas en première alors que j’en ai les moyens. Faut vraiment être con pour ne pas le faire. Je ne m’affirme que dans le contraire, l’opposition. L’opposition qui donne souvent lieu à des statements. Absurdes, débiles, immobiles. Je n’aime pas les mondanités mais je fais FOMO (Fear of missing out) si je ne suis pas invité. Je n’aime pas le social, mais je vais partout. Je suis un bobo. Une bobo chic qui s’la joue. Je ne fréquente que ces endroits-là. Ces bouis-bouis découverts à travers mes pérégrinations citadines, ces plages où personne ne va, ces chambres chez l’habitant. Je suis une pétasse chic. Je n’aime pas Hamra, ni Gemmayzé et encore moins Mar Mikhaël. Je ne vais qu’au Balthus, au Cocteau. Je vais au Skybar, je déteste le Skybar. Je vais au Mandaloun Café, je déteste le Mandaloun Café. Dans la famille des contre, je choisis tout le monde. Les aficionados des statements contestataires. Ces prises de position moqueuses et condescendantes à l’égard des autres. Pft Facebook, les réseaux sociaux. Pourtant. Pourtant je stalke du compte de mon stagiaire ce qui se passe chez les autres. Chez mon ex. Cet(te) ex qui m’a toujours répété que je suis incapable d’aimer. Je ne veux pas d’engagement. Je ne suis pas fait(e) pour le mariage. Facile. Joli prétexte. Et après, quand on tombe amoureuse, comme tombent amoureuses toutes les femmes intelligentes : comme une idiote, on fait quoi ? On fait comment quand elle nous a fait tourner la tête, rendu fou, chamboulé notre vie ? On prend la tangente parce qu’on ne veut pas revenir sur nos principes, sur la ligne qu’on s’est tracée ? Parce qu’on ne veut pas « casser notre parole ». Ni nos actes.
Les statements ne sont pas seulement des mots, des phrases, ce sont aussi des actions. Des actes catégoriques. Qui empêchent, devant les autres, d’être un autre soi-même. On mange bio mais, le soir venu, on se tape un MacDo en cachette. Je ne garde rien, je ne jette rien, je n’ai pas de montre, pas de télé, pas d’ordi, je n’achèterai pas de cellulaire à mon gamin, quitte à le marginaliser, je ne ferai pas de grands anniversaires, je n’aime pas ce genre de musique. Évidemment, tous les goûts sont dans la nature et sur le bitume, mais ici, ce n’est pas/plus la question. Ici, c’est se planquer, ne pas vouloir déroger à la règle, à ses règlements. Ne pas se laisser prendre par le doute, ne pas faire évoluer sa pensée, ne pas se remettre en question, ne pas augmenter son champ de vision. Ne pas essayer de se dépasser. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas (d’avis).

L’art d’être con – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 11 octobre 2014

Avoir l’air con peut être utile, mais l’être vraiment serait plus facile. Tellement. Surtout en ce moment. Surtout ici. Le monde est effroyablement con, les gens qui nous entourent sont terriblement cons. Quant à nous, coincés au milieu, avec le peu de neurones qui nous reste, on nous prend pour des cons. Et on l’accepte. Les députés s’autoprorogent, pas d’eau, ni de courant. D’ailleurs, la seule chose qu’on sait faire, c’est nager avec le courant. Comme des cons. Sans aucune forme de résistance. On regarde, on ne bronche pas. Ni face à la menace, ni face aux injustices, ni aux exactions. On ne nous a jamais autant pris pour des cons. Jamais. Et de surcroît par des cons. Ces gens qui divisent, dirigent, tyrannisent. Eh oui, parce que ce qui empêche les gens de vivre ensemble, ce ne sont pas leurs différences, c’est leur connerie. Il suffit de regarder autour de nous, là, à quelques kilomètres, pour réaliser que la connerie a pris le pouvoir. La connerie absolue, mêlée à l’horreur absolue, on n’aura jamais rien fait de pire. Nous sommes au-delà de tout raisonnement. De toute logique. On ne peut pas avoir une cervelle intacte pour vendre des balivernes comme la promesse d’un paradis, ou la mort au nom de Dieu. On a forcément pété une durite pour en être aussi convaincu. C’est ce qui rend la situation encore plus indigeste. On ne se fait pas avoir par des gens intelligents, sinon on avalerait plus facilement les couleuvres. Aussi cruelle soit l’intelligence, elle inspire un minimum de respect. La connerie, a contrario, insupporte. Donc, au lieu de ça, on ne gobe que des vers de terre. Élégant. Mais c’est toujours comme ça. Ce sont toujours les cons qui l’emportent. Ils sont plus nombreux.
Franchement, n’aurait-on pas mieux fait de faire partie de ce surnombre ? D’être vraiment con. Pas de faire semblant, ni d’y jouer. D’être un véritable imbécile. Une ravissante idiote. Au sens noble du terme. Un petit con, une grosse conne – même si ça ne s’accorde pas. On se sentirait moins seul(e). Bien moins seuls. Faut imaginer le concept. Un QI à la Forrest Gump. Un QI de limace, en un peu plus rapide. Déjà, on pourrait courir plus vite. Prendre nos jambes à notre cou. Un QI moins que moyen. Average quoi. Qui nous permettrait de bosser un peu. Sans prise de tête. Parce qu’il faut l’admettre, la dépression et autres crises existentielles, les cons n’en font pas. Non, ils ne se posent pas trois cent cinquante mille questions sur le pourquoi du comment. Sur la nature humaine, sur la liberté. Ils n’ont pas les velléités de changer le monde. Ces cons-là, pas ceux qui nous écrasent, ne font pas semblant. Ils ne savent pas qu’ils sont cons. Le royaume des cieux appartient aux simples d’esprit. Niyyelon. On ne peut que les envier. Honnêtement, on n’aurait pas été mieux si on avait été eux? Si on se levait le matin sans boule d’angoisse. Si on se levait le matin sans penser à rien. Sans avoir rien de grand à faire. Juste effectuer sa tâche quotidienne. Puis rentrer le soir. Se planter devant la télé et regarder un jeu à la con. Puis une émission, le Jerry Springer Show. La connerie dans toute sa splendeur. Des couples se déchirent, se trompent, se tapent dessus, le tout monté de toutes pièces. On n’y croit pas une seconde. Comme on ne croit pas à une partie de catch. Une partie de fausses bastons qu’on regarderait avec plaisir en gémissant des aïe et des ouilles. Rien de plus au programme. Peut-être un jeu de cartes. La bataille. Pas navale. Le As qui mange le Roi. L’égalité des huit de pique et de cœur. Avant de dormir, on se lirait un bon roman pourri, au style littéraire frôlant celui d’une blague Carambar. Un livre facile, une sorte d’ersatz de Oui-Oui mais pour adultes. Le journal télé, on l’aurait zappé parce que, de toutes les manières, on n’y comprend pas grand-chose. On préférerait Jarass et ses potins salaces, de loin plus intéressants. Nul besoin de le planquer derrière un numéro du Nouvel Obs, on n’aurait pas honte de nos goûts, parce qu’on ne saurait pas que c’est con. Tous les goûts sont dans la nature, les nôtres seraient logés ailleurs. Chanteurs commerciaux de bas étages, films de Steven Segal et séries B où tout le monde trahit tout le monde. Et on serait passé de jeune à vieux con, en avançant à reculons. Le pied!

Anne ma soeur Anne – médéa azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 4 octobre 2014

Pourquoi les hommes font-ils l’amour à un corps et les femmes à un homme ? Qu’est-ce qu’il voulait dire par peut-être ? Qu’insinuait-elle quand elle a souri ? Que va-t-il se passer demain ? Va-t-elle appeler ? Où dois-je postuler ? M’aime-t-il ? Pourquoi m’ont-ils trahi ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Où serai-je l’année prochaine, à la même heure ? Tant de questions qui nous taraudent. Qui nous hantent. Des questions sans réponses. Des questions à mille réponses. Des questions à une réponse : parce que. Parce que les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus. Parce qu’il ne pense pas comme toi. Parce qu’elle ne t’aime pas. Parce qu’elle n’est pas partie. Parce que je n’ai pas le choix. Tu ne peux pas savoir ce qui va se passer demain, puisque tu ne comprends pas vraiment ce qui s’est passé hier. Nous sommes tous poursuivis par des interrogations en quête de réponses. Tout le temps. On cherche des signes, on analyse, on décortique, on interprète. On aimerait ouvrir le cerveau de l’autre pour avoir un réponse parce qu’on pense qu’on y a le droit. Mais à chaque question que l’on se pose, on sait que toutes les éventualités sont possibles. Que tout n’est pas forcément mathématique. Parce qu’il y a l’affect, le désir, l’intellect, la subjectivité, l’émotion, les intuitions. Et qu’il y a l’implication. Quand on est dans une situation, une histoire, un événement, une rupture, on est trop en-dedans pour pouvoir comprendre. Pour se distancer, prendre du recul, être objectif. Le hasard nous joue des tours, nos sentiments aussi. Nos sentiments souvent. Nos sentiments surtout. Donc, on cherche partout les réponses. De façon aléatoire, anarchique, manipulatrice. On les cherche chez d’autres. Nos amis d’abord. Qu’est-ce que tu crois qu’elle a voulu dire ? Tu penses que j’ai raison ? À ton avis, que dois-je faire ? Il m’aime n’est-ce pas ? Ils donnent des réponses. Le plus souvent, en fonction d’eux-mêmes. Ils vous conseillent de faire ce que eux auraient fait. Ils pensent avoir trouvé en eux la réponse à votre question. Parce que personne n’est totalement objectif. Parce que leur affect les influence. Parce qu’on les influence aussi. Qu’on raconte à qui veut l’entendre, ce qu’on veut entendre. Comme avec les arts divinatoires. On ne va jamais vierge ou neutre chez une voyante. On attend les réponses que l’on veut. On zappe le reste. On ne retient que ce que l’on veut retenir. On oublie le reste. Et on y croit. Dur comme fer. Parce que ça rassure de connaître l’avenir. Son avenir. Le futur et de quoi il sera fait. De qui il sera fait. On lit les tarots, les lignes de la main. On boit son café jusqu’à la lie, on avale du téfél et on lit le marc de café. Dans deux icharat, tu rencontreras une femme. Tu as une grande montagne, un poisson. Quelqu’un te cherche des noises, on t’a fait un sale coup, voilà pourquoi tu vas mal. On conjure le mauvais sort, parce que la réponse à notre douleur est là. On bat les cartes, fait des réussites, des solitaires pour avoir un oui ou un non. On joue à pile ou face, on coince un cil entre le pouce et l’index. Est-ce que ça va marcher ? Ou pas ? On check son horoscope. Sur plusieurs applications. L’horoscope traditionnel, le chinois, l’hindou, le maya. On ne retiendra que ce qui nous convient. On va chercher dans les chiffres, les clés de nos questionnements. Croyant trouver dans une combinaison, le remède. On va au confessionnal. On fait des neuvaines. Des prières de demande de grâce. Peut-être que là-haut ils ont la réponse, qu’ils nous enverront un signal en guise d’éclairage. On va chez un psy bien sûr. On fera une thérapie qui nous emmènera bien plus loin que les réponses que l’on attendait. On résoudra quelques énigmes. D’autres, pas. Et on ira reparler avec ses copains, ses amies, sa mère. On les induira en erreur pour être soulagé. On leur rabâchera les oreilles avec la sempiternelle même question. Tu crois que ? On leur demandera leur avis sans en tenir compte. On leur demandera des conseils sans les suivre. Et le jour, où on arrêtera de se poser la question du pourquoi du comment, là, on aura la réponse. Parce qu’au final, nous sommes les seuls à savoir. Peut-être pas la réponse, mais comment y arriver. Au plus près.

Un pont entre deux rives. Ou trois. – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 27 septembre 2014

« L’homme n’est pas fait pour construire des murs, mais pour construire des ponts. »
Effectivement. Pourtant c’est ce qu’il s’efforce de faire depuis la nuit des temps. Séparer. Scinder. (Dé)limiter. Fermer. Barricader. Il s’efforce de contenir au lieu de libérer. Au lieu de se libérer. Nous vivons entre des murs. Entre quatre. Des murs de pierre, de béton ou de terre. Nous vivons enfermés dans nos murs personnels. Nos murs émotionnels, sentimentaux. Nous restons dans le carré au lieu de créer des ponts, des traits d’union avec les autres. Des liens entre nous et nous-mêmes.
La construction des ponts a changé un grand nombre d’itinéraires. Elle a joint deux rives, réuni des peuples. Permis d’aller plus loin, de sortir du cadre, d’explorer des ailleurs insoupçonnés. On a franchi des cours d’eau, des bras de mer. Enjambé des routes. Et l’homme ne fait que les couper. Il abat les ponts en temps de guerre. Il les brise avec les autres. Bien contents de parler des six degrés de séparation, devenus 4,7 avec les réseaux sociaux, les hommes sont de plus en plus seuls. C’est bien beau d’avoir 5 maillons entre nous et Obama, and so what ? Quand souvent on n’en a même pas un avec l’autre. Et souvent avec nous-mêmes. On a cette faculté de ne jamais (ré)unir les différents protagonistes qui sommeillent en nous. La psychorigide avec la fleur bleue, l’ambitieux avec le fragile. Comme si on était à la fois ou tour à tour tous les personnages de Friends, de Sex and the City, de Desperate Housewives. On sépare inconsciemment ou sciemment ces différents nous. « Notre tête, notre cœur et nos couilles. » Ces trois entités qui se battent en duel dans notre grand corps
souvent malade. On a cette foutue incapacité à concilier les trois. Ces trois « je ». Je pense, j’aime, je désire. Le premier n’écoute jamais le deuxième, le troisième fait fi de ce que pensent les deux premiers. Comme s’ils étaient emmurés chacun dans son essence. Parfois ils se rejoignent, s’entrechoquent, forment un tout. Et puis, l’un de ces trois « je » reprend le dessus. Ce qui expliquerait peut-être pourquoi on coupe un jour les ponts qui nous unissent aux autres puisqu’on ne sait pas le faire avec nous-mêmes. Comme si couper les ponts permettrait d’aller de l’avant, alors qu’on ne saute bien que lorsqu’on prend du recul. Pas pour se jeter du pont, mais pour s’engager plus loin sur la route. Celle du bas ou celle qui surplombe. Il ne nous est pas demandé de faire un aqueduc ou le Golden Gate. Juste une passerelle. Qui ferait venir vers nous les uns et les autres, une passerelle qui réunirait ces trois ou même quatre « je ». Une passerelle aussi bancale soit-elle. Avec ses failles, ses brisures, ses fondations tremblantes, pas comme le pont de Jal el-Dib, ce pont construit droit qui réduisait la voie dans une totale absurdité. Ces ponts à l’image de notre pays où la même bretelle nous fait entrer et sortir sur le Ring. Nos ponts devraient tous s’appeler Jisr el-Wati en ce moment.
On n’a jamais fait et été aussi bas. Pas nous. Eux. Ceux qui ont coupé les ponts avec le peuple. Ce peuple qui, heureusement, sait encore rafistoler les dernières passerelles qui nous unissent. Il suffit d’un rien pour que toutes les rives qui font ce que nous sommes, qu’elles soient intrinsèques ou extérieures, puissent se rejoindre. Il suffit d’un premier pas. Un premier pas qui oserait s’enfoncer dans un sable mouvant ou dans une eau glacée. Un premier pas qui en engendrerait un deuxième et un troisième. Un premier pas constitué d’un « je », d’un « nous », d’un autre « je » et d’« eux ». L’homme a besoin de joindre les deux extrémités, les trois bouts. Il suffit d’un rien pour qu’on ait notre pont Mirabeau à nous. Qu’on puisse regarder le temps passer comme l’eau qui coule. Qu’on puisse s’asseoir en dessous et le regarder d’en bas. Voir où il mène, voir où l’eau nous mène. « Sous le pont Mirabeau coule la Seine, et nos amours, faut-il qu’il m’en souvienne, la joie venait toujours après la peine. »

(In)sincère – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 20 septembre 2014

« Si j’avais su, il y a deux ans, que j’avais mes chances avec toi, aujourd’hui, on serait assis sur ce banc, toi et moi, en couple. » Est-ce l’alcool qui le fait parler ? Un jeu de séduction alors que le type est justement « en couple » ? Est-ce sincère ? Est-ce sincère de dire à une femme qu’il n’y avait non seulement possibilité d’histoire, mais possibilité d’histoire longue. Pourquoi lui dire ça ? Out of the blue. Le pense-t-il vraiment ? Le pense-t-il en regardant cette femme assise à côté de lui ? Aurait-il un soupçon de regret ? Elle ne le saura jamais. Ce n’est peut-être pas la vérité et ce n’est sûrement pas un mensonge. Mais il était sincère. Enfin, il semblait l’être. Rien ne l’obligeait à dire ce qu’il a dit. Ce n’était pas une formule de politesse. Surtout qu’elle ne lui avait rien demandé.

Sincérité : caractère de ce qui est l’expression fidèle des sentiments réels de quelqu’un. Qualité de quelqu’un de sincère, qui exprime avec franchise ce qu’il pense. Authenticité, absence de trucage, de contrefaçon. Peut-on croire à la sincérité des gens ? Sont-ils honnêtes quand ils vous disent que vous leur manquez, que vous avez maigri, que vous êtes en forme, qu’ils ont envie de vous voir ? Ce n’est pas une question de vérité ou de mensonge. La vraie question, c’est pourquoi les gens se sentent-ils obligés parfois de dire des choses qu’ils ne pensent pas ? De vous parler de vous et de vos qualités alors qu’ils n’en pensent pas un mot. Déjà, dans leurs formules de politesse : Bonjour. Merci. Au revoir. Bienvenue. Désolé. On n’a pas forcément envie de souhaiter un bonjour à tout le monde. Ni de dire merci à des gens qui ne le méritent pas et, surtout, il y a certaines personnes qu’on n’a pas envie de (au) revoir. Ni leur souhaiter une bonne venue. Et encore moins de s’excuser. Politesse. Obséquiosité. Conventions. Ou la forme édulcorée de dire ce qu’on ne pense pas. Ce qu’on ne ressent pas. Hypocrisie. Hé ! Bonjour, Monsieur du Corbeau. Que vous êtes joli ! Que vous me semblez beau ! Sans mentir, si votre ramage se rapporte à votre plumage, vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. Flatterie. Tu es beau. Tu es belle. Tu écris bien. Tu chantes bien. J’aime ce que tu portes. Ça te va. Où commence la fausseté et où s’arrête l’authenticité ? Manipulation. Dissimulation. Comme pour attirer la confiance des autres. Pour susciter de l’empathie, de l’amour, de l’amitié. Les insécurités brouillent la sincérité. Toutes les insécurités. On complimente pour plaire. On dit des mots gentils pour plaire. On propose ses services pour plaire. On parle pour combler le silence. Par manque de confiance en soi, parce qu’on se sent « insécure », parce que le silence nous angoisse, on parle. On remplit le vide et on finit par dire des conneries. Des petites et des grandes conneries. Et on invente. On invente un souvenir, un moment, une expérience, un prétexte. On invente beaucoup de prétextes par manque de sincérité. Pas un mensonge. Un prétexte. On remplit l’espace. Comme lors des condoléances, quand on ne sait pas quoi dire aux parents. On déjeune cette semaine ? Alors que la dernière fois qu’on s’est vu intimement, c’était il y a deux ans. On ne sait pas quoi dire, alors on ne se tait pas. Je te parle parce que je n’ai rien à dire. Je te raconte des choses insipides parce que je n’ai rien à dire. Je m’emmêle les pinceaux et je perds le fil de ma sincérité. Je m’embrouille. Je t’embrouille. La confiance est silencieuse, les insécurités sont bruyantes. Au-delà de l’adage « le silence est d’or…», le silence quand on est deux est plus éloquent que n’importe quelle sentence. Cependant, comme toute règle, il y a des exceptions. Il y a ces moments où la confiance est parole. Parce qu’il faut en avoir pour dire. Pour oser dire. Parce que le manque de confiance en soi plonge parfois dans le mutisme. Parce que parler est un acte courageux. Parce qu’être sincère est un acte courageux. Dire ce qu’on pense, mais aussi ce qu’on ressent. Qu’on aime, qu’on a mal, qu’on a peur. Avouer ses sentiments, aller jusqu’au bout. Je t’aime, je ne t’aime pas ou plus. Dire qu’on s’est mépris, qu’on a trompé. Mais peu de gens s’aventurent sur le terrain de la sincérité. Ils ratent souvent une occasion de se taire. Chut. Écoute-moi.
« En matière de sentiment, le manque de logique est la meilleure preuve de la sincérité. » Léon Tolstoï