Un pont entre deux rives. Ou trois. – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 27 septembre 2014

« L’homme n’est pas fait pour construire des murs, mais pour construire des ponts. »
Effectivement. Pourtant c’est ce qu’il s’efforce de faire depuis la nuit des temps. Séparer. Scinder. (Dé)limiter. Fermer. Barricader. Il s’efforce de contenir au lieu de libérer. Au lieu de se libérer. Nous vivons entre des murs. Entre quatre. Des murs de pierre, de béton ou de terre. Nous vivons enfermés dans nos murs personnels. Nos murs émotionnels, sentimentaux. Nous restons dans le carré au lieu de créer des ponts, des traits d’union avec les autres. Des liens entre nous et nous-mêmes.
La construction des ponts a changé un grand nombre d’itinéraires. Elle a joint deux rives, réuni des peuples. Permis d’aller plus loin, de sortir du cadre, d’explorer des ailleurs insoupçonnés. On a franchi des cours d’eau, des bras de mer. Enjambé des routes. Et l’homme ne fait que les couper. Il abat les ponts en temps de guerre. Il les brise avec les autres. Bien contents de parler des six degrés de séparation, devenus 4,7 avec les réseaux sociaux, les hommes sont de plus en plus seuls. C’est bien beau d’avoir 5 maillons entre nous et Obama, and so what ? Quand souvent on n’en a même pas un avec l’autre. Et souvent avec nous-mêmes. On a cette faculté de ne jamais (ré)unir les différents protagonistes qui sommeillent en nous. La psychorigide avec la fleur bleue, l’ambitieux avec le fragile. Comme si on était à la fois ou tour à tour tous les personnages de Friends, de Sex and the City, de Desperate Housewives. On sépare inconsciemment ou sciemment ces différents nous. « Notre tête, notre cœur et nos couilles. » Ces trois entités qui se battent en duel dans notre grand corps
souvent malade. On a cette foutue incapacité à concilier les trois. Ces trois « je ». Je pense, j’aime, je désire. Le premier n’écoute jamais le deuxième, le troisième fait fi de ce que pensent les deux premiers. Comme s’ils étaient emmurés chacun dans son essence. Parfois ils se rejoignent, s’entrechoquent, forment un tout. Et puis, l’un de ces trois « je » reprend le dessus. Ce qui expliquerait peut-être pourquoi on coupe un jour les ponts qui nous unissent aux autres puisqu’on ne sait pas le faire avec nous-mêmes. Comme si couper les ponts permettrait d’aller de l’avant, alors qu’on ne saute bien que lorsqu’on prend du recul. Pas pour se jeter du pont, mais pour s’engager plus loin sur la route. Celle du bas ou celle qui surplombe. Il ne nous est pas demandé de faire un aqueduc ou le Golden Gate. Juste une passerelle. Qui ferait venir vers nous les uns et les autres, une passerelle qui réunirait ces trois ou même quatre « je ». Une passerelle aussi bancale soit-elle. Avec ses failles, ses brisures, ses fondations tremblantes, pas comme le pont de Jal el-Dib, ce pont construit droit qui réduisait la voie dans une totale absurdité. Ces ponts à l’image de notre pays où la même bretelle nous fait entrer et sortir sur le Ring. Nos ponts devraient tous s’appeler Jisr el-Wati en ce moment.
On n’a jamais fait et été aussi bas. Pas nous. Eux. Ceux qui ont coupé les ponts avec le peuple. Ce peuple qui, heureusement, sait encore rafistoler les dernières passerelles qui nous unissent. Il suffit d’un rien pour que toutes les rives qui font ce que nous sommes, qu’elles soient intrinsèques ou extérieures, puissent se rejoindre. Il suffit d’un premier pas. Un premier pas qui oserait s’enfoncer dans un sable mouvant ou dans une eau glacée. Un premier pas qui en engendrerait un deuxième et un troisième. Un premier pas constitué d’un « je », d’un « nous », d’un autre « je » et d’« eux ». L’homme a besoin de joindre les deux extrémités, les trois bouts. Il suffit d’un rien pour qu’on ait notre pont Mirabeau à nous. Qu’on puisse regarder le temps passer comme l’eau qui coule. Qu’on puisse s’asseoir en dessous et le regarder d’en bas. Voir où il mène, voir où l’eau nous mène. « Sous le pont Mirabeau coule la Seine, et nos amours, faut-il qu’il m’en souvienne, la joie venait toujours après la peine. »

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(In)sincère – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 20 septembre 2014

« Si j’avais su, il y a deux ans, que j’avais mes chances avec toi, aujourd’hui, on serait assis sur ce banc, toi et moi, en couple. » Est-ce l’alcool qui le fait parler ? Un jeu de séduction alors que le type est justement « en couple » ? Est-ce sincère ? Est-ce sincère de dire à une femme qu’il n’y avait non seulement possibilité d’histoire, mais possibilité d’histoire longue. Pourquoi lui dire ça ? Out of the blue. Le pense-t-il vraiment ? Le pense-t-il en regardant cette femme assise à côté de lui ? Aurait-il un soupçon de regret ? Elle ne le saura jamais. Ce n’est peut-être pas la vérité et ce n’est sûrement pas un mensonge. Mais il était sincère. Enfin, il semblait l’être. Rien ne l’obligeait à dire ce qu’il a dit. Ce n’était pas une formule de politesse. Surtout qu’elle ne lui avait rien demandé.

Sincérité : caractère de ce qui est l’expression fidèle des sentiments réels de quelqu’un. Qualité de quelqu’un de sincère, qui exprime avec franchise ce qu’il pense. Authenticité, absence de trucage, de contrefaçon. Peut-on croire à la sincérité des gens ? Sont-ils honnêtes quand ils vous disent que vous leur manquez, que vous avez maigri, que vous êtes en forme, qu’ils ont envie de vous voir ? Ce n’est pas une question de vérité ou de mensonge. La vraie question, c’est pourquoi les gens se sentent-ils obligés parfois de dire des choses qu’ils ne pensent pas ? De vous parler de vous et de vos qualités alors qu’ils n’en pensent pas un mot. Déjà, dans leurs formules de politesse : Bonjour. Merci. Au revoir. Bienvenue. Désolé. On n’a pas forcément envie de souhaiter un bonjour à tout le monde. Ni de dire merci à des gens qui ne le méritent pas et, surtout, il y a certaines personnes qu’on n’a pas envie de (au) revoir. Ni leur souhaiter une bonne venue. Et encore moins de s’excuser. Politesse. Obséquiosité. Conventions. Ou la forme édulcorée de dire ce qu’on ne pense pas. Ce qu’on ne ressent pas. Hypocrisie. Hé ! Bonjour, Monsieur du Corbeau. Que vous êtes joli ! Que vous me semblez beau ! Sans mentir, si votre ramage se rapporte à votre plumage, vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. Flatterie. Tu es beau. Tu es belle. Tu écris bien. Tu chantes bien. J’aime ce que tu portes. Ça te va. Où commence la fausseté et où s’arrête l’authenticité ? Manipulation. Dissimulation. Comme pour attirer la confiance des autres. Pour susciter de l’empathie, de l’amour, de l’amitié. Les insécurités brouillent la sincérité. Toutes les insécurités. On complimente pour plaire. On dit des mots gentils pour plaire. On propose ses services pour plaire. On parle pour combler le silence. Par manque de confiance en soi, parce qu’on se sent « insécure », parce que le silence nous angoisse, on parle. On remplit le vide et on finit par dire des conneries. Des petites et des grandes conneries. Et on invente. On invente un souvenir, un moment, une expérience, un prétexte. On invente beaucoup de prétextes par manque de sincérité. Pas un mensonge. Un prétexte. On remplit l’espace. Comme lors des condoléances, quand on ne sait pas quoi dire aux parents. On déjeune cette semaine ? Alors que la dernière fois qu’on s’est vu intimement, c’était il y a deux ans. On ne sait pas quoi dire, alors on ne se tait pas. Je te parle parce que je n’ai rien à dire. Je te raconte des choses insipides parce que je n’ai rien à dire. Je m’emmêle les pinceaux et je perds le fil de ma sincérité. Je m’embrouille. Je t’embrouille. La confiance est silencieuse, les insécurités sont bruyantes. Au-delà de l’adage « le silence est d’or…», le silence quand on est deux est plus éloquent que n’importe quelle sentence. Cependant, comme toute règle, il y a des exceptions. Il y a ces moments où la confiance est parole. Parce qu’il faut en avoir pour dire. Pour oser dire. Parce que le manque de confiance en soi plonge parfois dans le mutisme. Parce que parler est un acte courageux. Parce qu’être sincère est un acte courageux. Dire ce qu’on pense, mais aussi ce qu’on ressent. Qu’on aime, qu’on a mal, qu’on a peur. Avouer ses sentiments, aller jusqu’au bout. Je t’aime, je ne t’aime pas ou plus. Dire qu’on s’est mépris, qu’on a trompé. Mais peu de gens s’aventurent sur le terrain de la sincérité. Ils ratent souvent une occasion de se taire. Chut. Écoute-moi.
« En matière de sentiment, le manque de logique est la meilleure preuve de la sincérité. » Léon Tolstoï