(In)sincère – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 20 septembre 2014

« Si j’avais su, il y a deux ans, que j’avais mes chances avec toi, aujourd’hui, on serait assis sur ce banc, toi et moi, en couple. » Est-ce l’alcool qui le fait parler ? Un jeu de séduction alors que le type est justement « en couple » ? Est-ce sincère ? Est-ce sincère de dire à une femme qu’il n’y avait non seulement possibilité d’histoire, mais possibilité d’histoire longue. Pourquoi lui dire ça ? Out of the blue. Le pense-t-il vraiment ? Le pense-t-il en regardant cette femme assise à côté de lui ? Aurait-il un soupçon de regret ? Elle ne le saura jamais. Ce n’est peut-être pas la vérité et ce n’est sûrement pas un mensonge. Mais il était sincère. Enfin, il semblait l’être. Rien ne l’obligeait à dire ce qu’il a dit. Ce n’était pas une formule de politesse. Surtout qu’elle ne lui avait rien demandé.

Sincérité : caractère de ce qui est l’expression fidèle des sentiments réels de quelqu’un. Qualité de quelqu’un de sincère, qui exprime avec franchise ce qu’il pense. Authenticité, absence de trucage, de contrefaçon. Peut-on croire à la sincérité des gens ? Sont-ils honnêtes quand ils vous disent que vous leur manquez, que vous avez maigri, que vous êtes en forme, qu’ils ont envie de vous voir ? Ce n’est pas une question de vérité ou de mensonge. La vraie question, c’est pourquoi les gens se sentent-ils obligés parfois de dire des choses qu’ils ne pensent pas ? De vous parler de vous et de vos qualités alors qu’ils n’en pensent pas un mot. Déjà, dans leurs formules de politesse : Bonjour. Merci. Au revoir. Bienvenue. Désolé. On n’a pas forcément envie de souhaiter un bonjour à tout le monde. Ni de dire merci à des gens qui ne le méritent pas et, surtout, il y a certaines personnes qu’on n’a pas envie de (au) revoir. Ni leur souhaiter une bonne venue. Et encore moins de s’excuser. Politesse. Obséquiosité. Conventions. Ou la forme édulcorée de dire ce qu’on ne pense pas. Ce qu’on ne ressent pas. Hypocrisie. Hé ! Bonjour, Monsieur du Corbeau. Que vous êtes joli ! Que vous me semblez beau ! Sans mentir, si votre ramage se rapporte à votre plumage, vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. Flatterie. Tu es beau. Tu es belle. Tu écris bien. Tu chantes bien. J’aime ce que tu portes. Ça te va. Où commence la fausseté et où s’arrête l’authenticité ? Manipulation. Dissimulation. Comme pour attirer la confiance des autres. Pour susciter de l’empathie, de l’amour, de l’amitié. Les insécurités brouillent la sincérité. Toutes les insécurités. On complimente pour plaire. On dit des mots gentils pour plaire. On propose ses services pour plaire. On parle pour combler le silence. Par manque de confiance en soi, parce qu’on se sent « insécure », parce que le silence nous angoisse, on parle. On remplit le vide et on finit par dire des conneries. Des petites et des grandes conneries. Et on invente. On invente un souvenir, un moment, une expérience, un prétexte. On invente beaucoup de prétextes par manque de sincérité. Pas un mensonge. Un prétexte. On remplit l’espace. Comme lors des condoléances, quand on ne sait pas quoi dire aux parents. On déjeune cette semaine ? Alors que la dernière fois qu’on s’est vu intimement, c’était il y a deux ans. On ne sait pas quoi dire, alors on ne se tait pas. Je te parle parce que je n’ai rien à dire. Je te raconte des choses insipides parce que je n’ai rien à dire. Je m’emmêle les pinceaux et je perds le fil de ma sincérité. Je m’embrouille. Je t’embrouille. La confiance est silencieuse, les insécurités sont bruyantes. Au-delà de l’adage « le silence est d’or…», le silence quand on est deux est plus éloquent que n’importe quelle sentence. Cependant, comme toute règle, il y a des exceptions. Il y a ces moments où la confiance est parole. Parce qu’il faut en avoir pour dire. Pour oser dire. Parce que le manque de confiance en soi plonge parfois dans le mutisme. Parce que parler est un acte courageux. Parce qu’être sincère est un acte courageux. Dire ce qu’on pense, mais aussi ce qu’on ressent. Qu’on aime, qu’on a mal, qu’on a peur. Avouer ses sentiments, aller jusqu’au bout. Je t’aime, je ne t’aime pas ou plus. Dire qu’on s’est mépris, qu’on a trompé. Mais peu de gens s’aventurent sur le terrain de la sincérité. Ils ratent souvent une occasion de se taire. Chut. Écoute-moi.
« En matière de sentiment, le manque de logique est la meilleure preuve de la sincérité. » Léon Tolstoï

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