C’est comme ça – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 18 octobre 2014

Faire un statement. Une déclaration, une affirmation. Avoir une opinion. Être rigide, psychorigide. Être coincé dans ses idées arrêtées et ne pas vouloir s’en défaire. S’il y a des personnes plus sujettes que d’autres à faire des statements, nous en faisons tous. Nous avons tous nos certitudes. Sauf que. Sauf que parfois, sauf que souvent, ces pseudocertitudes frôlent le ridicule. Sauf que parfois, sauf que souvent, à force de les avoir énoncées, rabâchées, on finit par être « stuck in the middle ». Quasiment au milieu de nulle part. Ce nulle part qu’on vante sans cesse. Je n’appartiens pas à ce pays. Je suis né(e) au mauvais endroit. Je n’aime pas le Liban. Je ne laisserai pas mes gamins vivre ici. Je les inscrirai dans des facs à l’étranger. Je vais dispenser le petit de l’arabe. Je suis contre les cours de catéchisme. Je suis contre les vaccins. Je ne prends pas de médicaments. Et surtout pas d’antibiotiques. Ouais, mais quand on a la crève pendant 10 jours, on est bien content de se faire un petit shot de pénicilline. Oui, mais ça, c’est parce que je suis différent, un peu original, un peu marginal. Facile.
Quand on arrive à le souligner, c’est que, finalement, on ne l’est pas. On aimerait bien l’être. On est donc, plutôt, un wannabe. Comme le sont souvent les statements boys and girls. Je n’aime pas l’argent. Je m’en fous. Normal, quand on en a. L’argent ne compte pas quand on n’a pas besoin de le compter. Et vice versa. Je me fous des voitures quand on n’a pas les moyens de s’acheter celle qu’on lorgne depuis des années. Le rapport à l’argent donne souvent lieu à des statements. Je n’ai pas besoin de l’argent de mon père. Je ne suis pas comme lui. Je fais tout pour ne pas lui ressembler et je le souligne. Et pourtant. Je ne ferai pas les mêmes erreurs que ma mère. Je fais tout pour ne pas lui ressembler et je le surligne. Et pourtant.

Je ne voyage pas en première alors que j’en ai les moyens. Faut vraiment être con pour ne pas le faire. Je ne m’affirme que dans le contraire, l’opposition. L’opposition qui donne souvent lieu à des statements. Absurdes, débiles, immobiles. Je n’aime pas les mondanités mais je fais FOMO (Fear of missing out) si je ne suis pas invité. Je n’aime pas le social, mais je vais partout. Je suis un bobo. Une bobo chic qui s’la joue. Je ne fréquente que ces endroits-là. Ces bouis-bouis découverts à travers mes pérégrinations citadines, ces plages où personne ne va, ces chambres chez l’habitant. Je suis une pétasse chic. Je n’aime pas Hamra, ni Gemmayzé et encore moins Mar Mikhaël. Je ne vais qu’au Balthus, au Cocteau. Je vais au Skybar, je déteste le Skybar. Je vais au Mandaloun Café, je déteste le Mandaloun Café. Dans la famille des contre, je choisis tout le monde. Les aficionados des statements contestataires. Ces prises de position moqueuses et condescendantes à l’égard des autres. Pft Facebook, les réseaux sociaux. Pourtant. Pourtant je stalke du compte de mon stagiaire ce qui se passe chez les autres. Chez mon ex. Cet(te) ex qui m’a toujours répété que je suis incapable d’aimer. Je ne veux pas d’engagement. Je ne suis pas fait(e) pour le mariage. Facile. Joli prétexte. Et après, quand on tombe amoureuse, comme tombent amoureuses toutes les femmes intelligentes : comme une idiote, on fait quoi ? On fait comment quand elle nous a fait tourner la tête, rendu fou, chamboulé notre vie ? On prend la tangente parce qu’on ne veut pas revenir sur nos principes, sur la ligne qu’on s’est tracée ? Parce qu’on ne veut pas « casser notre parole ». Ni nos actes.
Les statements ne sont pas seulement des mots, des phrases, ce sont aussi des actions. Des actes catégoriques. Qui empêchent, devant les autres, d’être un autre soi-même. On mange bio mais, le soir venu, on se tape un MacDo en cachette. Je ne garde rien, je ne jette rien, je n’ai pas de montre, pas de télé, pas d’ordi, je n’achèterai pas de cellulaire à mon gamin, quitte à le marginaliser, je ne ferai pas de grands anniversaires, je n’aime pas ce genre de musique. Évidemment, tous les goûts sont dans la nature et sur le bitume, mais ici, ce n’est pas/plus la question. Ici, c’est se planquer, ne pas vouloir déroger à la règle, à ses règlements. Ne pas se laisser prendre par le doute, ne pas faire évoluer sa pensée, ne pas se remettre en question, ne pas augmenter son champ de vision. Ne pas essayer de se dépasser. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas (d’avis).

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