itinéraire d’un(e) enfant gâté(e) – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 25 octobre 2014

Je veux tout. Tout de suite. Une Barbie, une collection de Matchboxes, NBA 2K15 sur PS4, le nouvel iPhone 6, une Mini Clubman, trois jours à Rome, un chalet aux Cèdres, une IWC, une bague Repossi, le Monopoly cartes de crédit, toute la série des Trashpacks, bref, un tas de choses pas forcément indispensables ou nécessairement urgentes. Enfant gâté. Pourri, gâté. Trop choyé, trop cajolé. Mdala3. Adulte gâté. Immature. Égocentrique. Un(e) sale gosse de 30, 40, 60 ans. Le portrait sans retouche d’un grand nombre de Libanais. Des mioches et des adultes capricieux. Sans limites. Des gens à qui on a rarement dit non. Des gens qui pensent que tout leur est dû.
Mais pourquoi les Libanais se comportent-ils en enfants pourris plus que d’autres, alors que ça fait un moment qu’on ne nous a pas vraiment gâtés. Bien au contraire. Peut-être qu’à force de ne jamais savoir de quoi sera fait le lendemain, de savoir qu’on peut mourir à n’importe quel instant. Avant 1975, depuis 75, après 75, on surprotège nos (ex)enfants. On les gâte parce qu’on pense qu’on n’a rien à perdre. Plus rien à perdre dans ce pays en totale perdition. On n’est plus à une permissivité près. Mais quand même. Le Libanais, au-delà de ses souffrances, a un tel comportement qu’il donne souvent l’envie de lui foutre une sacrée paire de claques. Un enfant gâté est quelqu’un à qui on a épargné les frustrations banales de la vie. Quelqu’un à qui on a trop donné, trop offert, trop négligé surtout. En n’imposant pas de limites, ni de règles, ni de refus. Le temps, c’est de l’argent. L’absence de temps, c’est encore plus d’argent. Être et avoir. Je ne suis pas là, tu as. Tu as des cadeaux. Tu as la possibilité de ne pas être encadré. Déjeuner quotidien avec les copines quand les gamins rentrent de l’école. Caprice quotidien. Je n’aime pas la moujaddara. Je veux des nuggets. Je veux, je ne veux pas. Pas envie de contredire les rejetons. C’est d’accord pour le menu pizza/burger/friture/pizza/burger/friture/chocolat/bonbons/soda/soda/soda. Tout est permis. Joli résultat. Sale gosse. Sale gosse qui, du haut de ses 7 ans, engueulera le serveur qui a tardé à lui apporter son Mirinda, qui a trop cuit la viande de son triple cheese-bacon burger et qui méritera que ledit serveur crache dans ses frites trop ketchupées. Je ne veux pas perdre. On soudoie le coach. J’ai été puni, on engueule la prof, se plaint au directeur à qui on vient d’offrir trois bouteilles de single malt. C’est pas le gamin qui s’en prend une quand il ne sait pas multiplier des nombres à trois chiffres, mais la maîtresse qui en prend pour son grade. Incompétente. Incompétente, alors que le petit prince de 9 ans n’écoute pas un mot dans la classe, parce qu’il sait qu’il ne se fera pas taper sur les doigts. Tout est permis. Jeter les trois quarts de son assiette. Hurler sur la femme qui travaille à la maison. La sommer, le nez scotché à son iPod, d’apporter «un verre d’eau!», lui donner des coups de pieds sous les yeux de Môman et se rouler par terre quand elle ose lui dire non. Un non que plus personne ne prononce. Tout est permis. Gifler Manal parce qu’on est untel. Ou fils de. S’autoproroger, se payer des voitures, des vacances, des années de glande sur le dos des contribuables. Politiciens ultragâtés. État pourri. Tout est permis. Prendre un 3aks’ser impunément, en insultant celui d’en face, ce malheureux qui vient dans le sens de la circulation. Enfant gâté qui conduit sa vieille tanké comme il manipulait ses petites voitures. Qui enfourche sa mobylette en pièces détachées, comme il montait son cheval de bois. Tout est permis dans ce cercle de tous les vices. Grandir et continuer à engueuler les vendeuses, les voituriers, les delivery boys, les serveurs. Leur parler comme de la merde. Les sommer, le nez scotché à son téléphone, d’apporter « un verre d’eau ! ». Tout est permis. Faire la gueule en attendant qu’on nous offre un Carambar pour se faire pardonner. S’étonner d’une contradiction, d’une contrariété, d’une critique parce qu’on ne s’est jamais rien vu refuser. Qu’on soit une femme qu’on vient de quitter ou un homme éconduit. Tout est permis. S’amuser avec les gens et leurs sentiments. Les laisser tomber, leur faire du mal parce qu’on s’est lassé de son jouet. Ce jouet que l’on casse à l’envi, qu’on colle et recolle pour le recasser ensuite. Une poupée que l’on démembre, un petit soldat qui a perdu tout son (a)plomb.
Des enfants gâtés. Voilà ce que nous sommes. Des enfants abîmés. Abîmés, pas pourris.

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