Tourner une page – Médéa Azouri, L’orient-Le Jour, samedi 8 novembre 2014

Il suffit d’un geste. Un léger coup de poignet pour passer d’une page à une autre. D’être en avant-dernière et passer ensuite en finale. De cacher le contenu de la précédente. De laisser derrière les mauvais passages, bien planqués. Une vie est constituée de pages. Des pages que l’on feuillète, qu’on corne, qu’on gribouille, qu’on annote, qu’on arrache. Cela peut être un livre d’histoire(s), une collection de nouvelles, un roman-photo, une trilogie, une saga en dix volumes, une BD. Un journal. Composée d’une couverture, d’un titre, d’une préface, d’un avant-propos, de chapitres, de notes de bas de page, d’une quatrième de couv’. Composée de phrases, de lignes, de mots, de virgules, de points, de parenthèses. Les chapitres qui rythment notre existence peuvent être également des livres à eux seuls. Des livres de poche qu’on range soigneusement dans la bibliothèque, une fois la dernière page tournée. Quelqu’un(e) a dit que pour qu’une histoire ne se termine pas, il ne fallait pas qu’elle commence. Parfois peut-être. Mais non. Toutes les histoires ont une raison d’être. Être un début, une étape, une suite, la dernière. L’ébauche est utérine. Un spermatozoïde, un ovule. Puis vient la première page. Dès le premier cri. Une page blanche, légèrement transparente, posée sur plusieurs tomes. La page est à moitié calque. Elle reprend et réécrit certaines histoires vécues, elle en entame d’autres. Et puis, vient une nouvelle page. Un nouveau chapitre. L’enfance, l’adolescence, l’âge adulte. Et tout ce que ça comprend comme ratures, déchirures, écornage. Livres balancés à la poubelle, brûlés dans un grand feu de joie. Pêle-mêle, un roman d’une dizaine de pages, un dictionnaire de définitions. Les explications de mots répétés inlassablement, des mots inventés, des mots incompréhensibles. Un polar, un recueil d’articles, un bouquin de science-fiction, un conte érotique. Qu’on garde dans un tiroir, sur sa table de chevet, qu’on lègue, qu’on dédie, qu’on dédicace. On a aimé certains chapitres, on en a détesté d’autres. On en a oublié certains. On les reprend, pour voir ce qui se cache entre les lignes. On lit une page, on la relit encore et encore. Malgré ça, on ne la comprend toujours pas. On ne comprend pas l’auteur. Surtout s’il ne sait pas écrire. Et on la tourne. On la fait pirouetter comme le petit homme.
Il est difficile de tourner une page. C’est comme si on l’abandonnait. Comme si on tournait le dos au passé. On en oubliera des phrases, on se trompera de mots, on retiendra l’essentiel ou l’accessoire. On se souviendra des citations, de leurs guillemets. On évoquera certains personnages, on en zappera d’autres. Les salauds et les traîtres, les pétasses et les seconds rôles. Même quelques héros. On en tournera des pages. Celles de « quand on était tout petit ». Les pages de l’Œdipe, celles des parents. On les laisse là, ces parents, en acceptant qu’ils sont ce qu’ils sont. Que c’est comme ça. Qu’ils sont écrits comme ça. Avec leurs fautes d’orthographe et leurs fautes de sens. Leurs pléonasmes, leurs oxymores et leurs antithèses. On tourne la page de nos années passées sur les bancs d’école, de la fac, des premiers stages. Des humiliations, des contrariétés. On tourne la page d’un boulot. De quelques années passées derrière le même ordinateur. On tourne la page d’une amitié. Et surtout, mais alors surtout, on tourne la page d’une histoire d’amour. On ne laisse aucun point de suspension. On y met un point final. Pour en entamer une nouvelle, un nouveau chapitre, un bouquin tout neuf. Immaculé. Ce n’est que comme ça qu’une page se termine bel et bien. Qu’une histoire prend fin. Même si parfois, et rarement, l’auteur(e) décide d’en écrire la suite.

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