Charlie’s angels – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 10 janvier 2015

Dorénavant, je vais la jouer petite. Je vais faire ma libanaise. Ma libanaise haineuse et sournoise. Ma petite jalouse. Ma pétasse envieuse et subjective. Pour ça, je prendrai comme cible mes compatriotes. J’arrêterai d’être fière de ces Libanais qui sont des mini-prophètes hors frontières. Pour moi, nul ne le sera plus, nulle part. Je me fouterai de la gueule des Libanais qui figurent dans le top 30 de ce journal parce que c’est facile. Je critiquerai la présence de certains d’entre eux à travers le physique d’une journaliste télé, d’une bloggeuse ou d’un restaurateur par envie et jalousie. Je ferai moi aussi des commentaires dégueulasses et sans fondements sur des personnalités libanaises qui ont réussi, juste parce qu’ils ont réussi. J’étalerai mes propos acerbes et haineux sur tous les walls des réseaux sociaux, juste parce que je ne les aime pas. Et surtout parce que je me sens mal dans ma peau. Je ferai comme tout le monde, et je m’alignerai sur l’opinion publique et m’offusquerai de la vie de Mia Khalifa. « C’est qui cette pouf ? Walaw. Tfeh. De la pornographie ? Nous, les Libanaises, nous ne sommes pas des putes… (sic). » Je ferai toujours comme tout le monde. Même dans le positif. Je me la jouerai fière d’être libanaise si une pseudochanteuse était candidate dans une émission de télé-crochet. Et je la descendrai une fois dégagée au premier tour. Mais je ne m’attaquerai qu’à eux et à elles, bien sûr. Parce que je ne risque pas grand-chose comme représailles, à part quelques petites insultes. Et encore. Vu que je me suis planquée derrière mon écran pour me gausser de ces gens-là, je ne cours pas de grand danger. Je ne critiquerai pas ceux qui n’acceptent pas la critique. Trop périlleux. Je n’aurai pas le courage de dire ce que je pense de peur de me retrouver lynchée, au sens propre comme au sens figuré. Je vais me taire. Ne plus rien dire. Je ne me prononcerai plus sur les sujets sensibles. Sur les grandes questions.
Sauf qu’on ne m’a pas appris à fermer ma gueule. Je ne la fermerai donc jamais. Parce que je trouve l’attitude de certains d’entre nous à la fois indécente et schizophrène. Crachouiller sur des Libanais(es) qu’ils ne connaissent pas à travers les réseaux sociaux, parce qu’ils pensent qu’ils sont arrivé(e)s là grâce à un lien de parenté avec des politiques importants. Se moquer du physique des unes, de la pilosité de l’autre. Sans raison, juste comme ça. Connement. Mais y a-t-il pire que les bêtes et méchants ? Voilà ce que sont devenus une majorité d’entre nous. Des gens qui se font chier.
Massacre à la kalach en France ? On s’indigne 24 heures et on zappe. Massacre de nos soldats ? On s’indigne 24 heures et on zappe. Daech avance ? On s’indigne 24 heures et on zappe. Un mari tue sa femme à coups de cocotte-minute ? On s’indigne 24 heures et on zappe. Mais on a le temps de s’étaler sur toutes les inepties et conneries du monde. À commencer par les nôtres. Alors, non, je ne la fermerai pas. On ne la fermera pas. Même si la politique ne nous intéresse pas, on dira aux intégristes qu’on les emmerde. On leur crachera notre fiel, notre venin à la figure. Dans leur face de rat. On arrêtera de jouer les bimbos à deux balles, obsédées par ces selfies de nous dansant à moitié à poil sur la table, par les dernières soirées à la mode. On va l’ouvrir pour ne plus jamais la fermer. On sera les Charlie’s Angels de la liberté d’expression. Pour qu’une plume et un clavier aient raison d’une mitraillette et d’une faux. Pour Cabu, Wolinski et aussi et surtout, surtout, pour Samir Kassir, May Chidiac et Gebran Tuéni. Et, enfin, pour nous. Parce qu’en se taisant, en se laissant faire, on va droit dans le mur. Le mur de la honte. Et on aura l’air fin et particulièrement con dans quelques années, quand Facebook et Internet ne seront plus permis. Là, on se taira vraiment et on ne pourra plus se foutre que de notre propre gueule.

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