Président-moudir général – Médéa Azouri, samedi 31 janvier 2015

Il était une fois l’histoire d’un Libanais qui voulait être moudir. Peu importe directeur de quoi, il voulait juste être moudir. Pour être au-dessus de la mêlée. Président-moudir général, moudir des ressources humaines, moudir de création, moudir el-fan, moudir executive officer, le MEO quoi. Au Liban, beaucoup ont envie d’être directeur. En tout cas, le directeur de quelqu’un. Un quelqu’un qu’on a généralement utilisé comme un marchepied pour y arriver. On monte sur l’autre pour aller plus haut. On aime monter au Liban. On monte tout d’ailleurs. Dans la société surtout. Social climbers, en veux-tu en voilà. Juste pour dire qu’on fait partie de la high. La haute. La haute sphère, la stratosphère. Fréquenter l’élite. Enfin, l’élite qui n’en est plus une à force de s’uniformiser. Mais toujours est-il qu’on fréquente le beau monde avec ce sentiment qu’on (s’en)vole. On survole plutôt. Comme tout ce qui n’est pas fait en profondeur. Les fondations ne comptent pas et tant pis si elles s’effondrent, c’est le toit qu’on veut atteindre. Les sommets. On veut gagner plus d’argent que l’autre. En gagner encore plus. Toujours plus en escaladant les liasses de billets verts (ou ceux du Monopoly) et en s’asseyant au-dessus du tas pour bien toiser la plèbe. Augmenter le nombre de zéros et monter plus haut.
Sauf que Sky is the limit, faudra donc se contenter des cimes. Escalader une montagne, comme on grimpe sur son ego, comme on soulève son orgueil. Mais l’important ne réside pas là. L’important, c’est d’être plus (pas bien) élevé que l’autre. Mâles et femelles dominants. Supérieurs. Dans quel domaine? On s’en fout. C’est la supériorité qui compte. Ces échelons de plus qu’on a gravis avec ou sans peine et là aussi, peu importe les moyens utilisés tant qu’on a l’orgasme des hauteurs. On monte donc. En étages. En immeubles. On se fout de l’urbanisme, l’important c’est l’altitude. Les nouvelles constructions sont en érection au milieu d’une ville asphyxiée. Pas de Viagra, juste un peu de béton et beaucoup de mégalomanie. High in the sky? Tout dépend de quelle couleur il est. Bleu, rouge, violet, il ne faut surtout pas qu’il soit bas et lourd. Dans Le Roi et l’oiseau, le dessin animé de Paul Grimault, l’horrible roi Charles Cinq et Trois font Huit et Huit font Seize a toujours voulu aller plus haut que l’oiseau. Encore plus haut, en construisant une tourelle au sommet de son château de plusieurs kilomètres. Oui, mais l’oiseau sera toujours au-dessus. Quelle que soit la hauteur de sa tour. Impossible de le dépasser. Malgré tout son despotisme mégalo, le roi de Takicardie n’arrivera jamais à escalader les cumulonimbus. Nous non plus. Même avec des talonnettes, Sarko le sait bien. Ni avec une tabliyeh ni avec des f*** me shoes de 15 cm, ces plateformes qui font autant enfler les chevilles que gonfler l’ego. Ni même avec des échasses ou une choucroute sprayée d’Elnett.
À qui mieux mieux. Dans tout. Être le plus fort, la plus forte. Pas le/la meilleure. Seulement mieux que. Ce n’est pas la performance qui est recherchée et encore moins les compétences. Ce qu’on veut, ce n’est pas être à la hauteur ni de quelqu’un ni d’une fonction, ce qu’on veut, c’est juste la supériorité. La prédominance, la suprématie. C’est le Graal, le Saint-Graal. L’achievement absolu, le but suprême. Que tout soit mieux. Le mariage du siècle, une pièce montée plus montée que celle de la future belle-sœur. Une fête plus chère, un dîner plus somptueux, une robe plus pailletée, un poisson plus gros, une scène plus élevée avec un chanteur mieux classé dans les hit parades. Une voiture avec des suspensions plus hautes, un appart avec des plafonds à 5 mètres, un cellulaire avec quelques centimètres de plus. Ah, ces quelques centimètres de plus…

Dilettante – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 24 janvier 2015

Amateur : personne qui a du goût pour quelque chose. Personne non professionnelle qui pratique une activité pour le plaisir. Individu peu compétent dans un domaine. Inefficace. C’est probablement une tendance mondiale que de se soumettre à l’amateurisme dans tous les domaines. Mais comme avec tous les mouvements à la mode, au Liban, on aime appliquer la règle à la lettre. Se conformer à l’esprit du concept, surtout s’il nous convient. Nous sommes des amateurs dans les trois sens du terme. On a le goût des choses simples à appliquer. Plus c’est compliqué, moins on aime. On a de bien belles carences en matière de compétence. Quant aux activités, surtout professionnelles, on est passé ès maîtres dans le dilettantisme. Des rois, comme d’hab, optant plutôt pour le plaisir que la pratique. On ouvre un resto ou un bar alors qu’on n’a jamais travaillé dans le domaine. Ni fait d’études à Lausanne. On embauche des apprentis serveurs qui n’ont rien compris à l’utilisation du iPad pour passer commande et qui rouspètent si on demande un Mirinda à la place du Diet Coke de départ, si on est intolérant aux poivrons et qu’on désire les retirer de notre pizza. On oublie ceux qui s’efforcent de vous parler dans une autre langue que la maternelle et veulent savoir si vous voulez votre filet de bar bien cuit. Faut pas s’étonner qu’après ça, on ferme boutique après 6 mois. C’est juste qu’on avait envie et que cette envie a coûté bonbon. Mais comme tout le monde le fait, on fait. Bien évidemment, ça marche parfois. Et même très bien. Ce sont les exceptions qui confirment la théorie. La mégalomanie est à notre société ce que la démocratie est à la république : un point d’honneur. N’importe quelle pétasse fringuée par tout ce que le pays peut regorger de marques de luxe s’autoproclame spécialiste fashion et ouvre son propre blog pour donner son avis sur les dernières collections d’Alexander Wang ou sur le Fashion Show d’Heidi Slimane. Sans oublier ses selfies avec le look du jour, instantanés conseils du « comment je m’habille c’est bien ». N’est pas Garance Doré qui veut. La blogosphère est le laboratoire par excellence des amateurs. En cuisine, en journalisme, en littérature. Et ça fonctionne. Anna Todd, auteure d’After, une fan fiction écrite dans le style d’une héroïne de la Bibliothèque Rose a drainé plus d’un milliard de download avec les quatre premiers volumes publiés. Et maintenant, ce pseudobouquin est édité en 26 langues. No comment. Internet ou la glorification des wanna be ratés et de leurs biens pauvres ersatz. On donne plus de crédibilité aux propos d’un jeune crétin provocateur qu’à un éditorialiste du Courrier International. No comment. Faut pas s’étonner quand le monde s’est plié au phénomène, que les Libanais se soient pris au jeu. À outrance. Les vendeuses n’en sont pas vraiment. Elles vous assènent un « c’est pas cher » quand le montant d’une paire de chaussures est à 4 chiffres et préfèrent s’épiler les sourcils au lieu de vous aider à choisir. Impossible de former quiconque. Accepter la critique n’est pas inscrit dans notre ADN. À 22 ans, on a tout compris. Pas besoin d’expérience ni de mentor. Peut-on se le reprocher quand à la tête du pays nous avons les meilleurs prototypes du genre ? Sont très forts pour donner l’exemple. Peut-on se le reprocher quand on connaît la grille des salaires ? Qu’on a étudié pendant 5 ans pour finir avec un salaire de 900 dollars, qu’on est overqualified pour des supérieurs installés à leur poste à cause d’une logique obscure. Par piston ou héritage. Nos raisons sont légitimes. Les pros sont en train de se barrer là où la méritocratie est de rigueur, là où l’herbe et le dollar sont plus verts. Mais bon, ce n’est pas une raison pour avoir mis des brocolis dans ma salade, servie avec ¾ d’heure de retard, alors que je déteste ça.

Let’s forget – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 17 janvier 2015

Non, je n’ai rien oublié… Un don ou une tare ? Une aubaine ou une sacrée malchance ? Il est important de pouvoir oublier. De savoir oublier. Non, je n’ai rien oublié. Justement, si. Heureusement. Heureusement que l’être humain a cette importante capacité d’oublier. L’oubli : Ob-liveo. « Devenir noir ». Absence, diminution, disparition des souvenirs. Des visages, des instants, des peines. Ce processus, souvent plus progressif que spontané (à moins d’être très fort), de zapper des souvenirs qu’on avait enregistrés est essentiel. Réminiscences nécessaires ? Dramatiques ? Futiles ? Peu importe, ce qui compte, c’est oublier.

Parfois, on aimerait retenir certains moments, figer l’heure et le temps, laisser à jamais un visage dans nos souvenirs. Quand on perd quelqu’un de cher, on sait qu’on va l’oublier peu à peu. Pas lui en tant que tel. Mais un jour, on aura oublié la résonance de sa voix, la douceur de sa peau, son regard. Il ne restera que des images. Des scènes puisées ici et là. On fermera les yeux pour tenter de se rappeler son odeur. Et même si on a acheté son parfum, qu’on l’a porté comme une relique, cette odeur-là ne sera pas la même que celle à qui on a dit au revoir il y a trois ans. Cette odeur-là, on se la sera appropriée. Jusqu’à ce que l’on change de fragrance, sans pour autant trahir l’autre. Alors, on feuillète ses albums, revoit des vidéos pour capturer l’autre en mouvement. Pour attraper un geste, un sourire qu’on n’avait jamais aperçu auparavant. Sauf qu’on sait pertinemment que, malgré tout, cette personne-là sera ancrée en nous à jamais, qu’on ait oublié ou pas son grain de beauté sur la pommette. Ne plus pouvoir s’accrocher. Et pourtant. Pourtant, il faut laisser les morts partir. Les laisser tranquilles. Les oublier de temps en temps, les oublier de plus en plus souvent. Ne garder d’eux que le meilleur. Arrêter de les solliciter. Cette sorte d’oubli, vital pour faire son deuil, on est contraint de l’accepter quand la perte surgit, et c’est ce qui nous angoisse le plus.
Alors que c’est exactement l’inverse qui se produit dans le cas d’un autre deuil. Le deuil amoureux. On est terrifié par l’idée de ne jamais pouvoir oublier l’autre. De ne pas réussir à l’extraire de nous. De l’avoir dans la peau ad vitam aeternam. Dans chaque pore. D’avoir le cœur dans les tripes à chaque fois qu’on le/la croise. De ne pas parvenir à s’en remettre. De penser qu’on n’aimera plus jamais. Et pourtant. Pourtant, un jour, une nuit, l’autre s’efface de notre disque dur. Il s’extirpe des quatre cavités qui forment le cœur. Et il disparaît comme il est survenu. Comme ça, sans qu’on s’en soit vraiment rendu compte. Grâce aux étapes successives du deuil, mais aussi et surtout grâce à notre cerveau qui peu à peu a pris le pouvoir sur nos émotions. Ce jour-là, les souvenirs se sont estompés, ils n’ont plus la même ampleur. Parfois, ils ne laissent même pas de traces. Le cerveau a rayé des mois, des années de vie à deux. On ne ressent plus le vide qu’a laissé le départ de l’autre. Ni dans l’espace d’une chambre ni dans l’espace intérieur. Cet intérieur dont on s’empare à nouveau. Étonnant phénomène. « Ça ne me fait plus rien. C’est comme si elle/il n’avait jamais existé. » Jeté(e)s aux oubliettes, zappé(e)s comme ces chaînes de télé qu’on n’a même pas daigné programmer dans nos favorites.
L’oubli protecteur, l’oubli sain, pas celui du refoulement ; l’oubli et sa fonction réparatrice est le moteur même de notre bien-être. Sauf, bien évidemment, dans des cas particuliers. Quand on oublie d’où on vient, quand on a besoin de se faire oublier. Qu’on oublie un nom, un anniversaire, un rendez-vous, des oublis. Et ces oublis mineurs : ses lunettes, son téléphone, son parapluie. Sa tête. Ce n’est pas bien grave, elle est dans l’entrée, à côté des clés.