Let’s dance – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 28 mars 2015

Les dancefloors ne sont plus ce qu’ils étaient. Comme si le rythme avait déserté la piste de danse. Comme si Travolta ne faisait plus ses moves que sous sa douche et que les Bee Gees faisaient grise mine. On ne danse plus. Ou plutôt, on danse seul(e) surtout. Désormais, nos mouvements se limitent à un bras levé, coincés dans une foule hyperexcitée, abreuvée de substances et suante, dans ce qui s’appelle toujours une boîte de nuit, mais qui n’en est plus une. Boîte, oui. De nuit, oui. Mais pas selon la définition exacte du concept. On ne danse plus. On dansotte comme on sirote un gin basil dans un bar transformé le temps d’une soirée en haut temple de la nightlife beyrouthine bourgeoise. Les femmes bougent encore leurs corps engoncés dans un outfit trop serré, lâchées sur ce coin de parquet ciré qui fait office de piste de danse. Lâchées par les hommes, comme on envoie les enfants au playground, le temps d’aller prendre un café avec les copines. Les hommes les matent. Matent ces femmes qui dansent seules en meute. Il n’y a rien de pire que la solitude quand on est en groupe. Le lâchage de soi, ils connaissent peu, ou mal.

Un homme ne danse pas. Sa virilité risquerait d’en prendre un coup. Quand un homme danse, c’est généralement d’une drôle de façon. Ou d’une façon qui se veut drôle. Une sorte de caricature de lui-même, reprenant les mouvements ridicules des 80’s ou ceux de la Macarena, avec l’aisance d’un manche à balais. Loin des regards. Un homme ne danse pas, sauf s’il est gay. Sauf s’il est complètement torché. Sauf s’il y est forcé le soir de ses noces à cause de sa toute fraîche épouse ou de ses potes qui le portent sur leurs épaules, l’obligeant à héler la foule, les bras hauts levés, comme une mauvaise imitation du salut de la reine d’Angleterre ou de la chorégraphie pathétique de YMCA. Un homme ne montera pas sur un pole dance sauf s’il est sûr de lui, de son corps. S’il est bien dans son corps. Un homme danse s’il sait que faire parler son côté féminin est de loin plus viril que de zyeuter les gonzesses, un Cohiba aux lèvres.

Et pourtant, il n’y a pas si longtemps, le corps de Patrick Swayze faisait baver les jeunes filles en fleur. Il n’y a pas si longtemps, les hommes dansaient la valse, le menuet, le rock, le twist. Leurs corps ondulaient. Tel un Benjamin Millepied qui a fait chavirer Nathalie Portman. Tels les danseurs de dabké, ces chevaliers des temps anciens et modernes qui affirment encore et toujours dans ce coup de pied au sol leur masculinité. Les hommes ne dansent plus et même les petits garçons, sortes de Billy Elliot en herbe, ont peur de s’aventurer dans une classe de hip-hop où il n’y a que des filles. Seul leur miroir sera le témoin d’une tentative de moonwalk. Ou parfois leurs gentilles camarades d’école qui trouvent ça trop cool. Elles ont raison ces petites, c’est « cool » la danse. Aussi cool qu’un rif de guitare de Jimi Hendrix, qu’un morceau de Mick Jagger, qu’un déhanché de Kevin Bacon, qu’un jerk de James Stewart ou la langueur de Bradley Cooper. C’est beau la danse. C’est beau un homme qui danse. Un homme qui ose déstructurer son corps, qui ose le laisser parler. Parce que, comme le sexe, la danse est un des langages du corps. Il faut bien que le corps exulte. D’une façon et/ou d’une autre. C’est beau un homme qui danse. Un homme qui invite une femme à se coller contre lui. Qui met ses mains sur sa cambrure, sent sa peau, fait glisser ses doigts dans ses cheveux. C’est beau deux corps qui s’enlacent, s’entrelacent. Ces regards qui se pénètrent. It takes two to tango. Surtout ce tango. Ce sensuel Libertango. Emmène-moi danser ce soir.

Ensemble, nous allons vivre – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 21 mars 2015

Une très très grande histoire d’amour. Ou alors, nous aurions pu… Combien d’histoires d’amour contrariées ? D’histoires impossibles, d’histoires jamais entamées ? D’histoires qui n’ont été qu’une idée, même pas un projet ? Ces histoires condamnées d’avance qui auraient pu être, qui auraient pu naître. Parce qu’on le savait, à l’instar de Nicolas Bedos dans son livre La Tête ailleurs. On savait que c’était elle, que c’était lui. On l’a su dès les premiers instants comme lui, ce trentenaire qui tombe amoureux d’une jolie blonde. On l’a su d’un simple regard. En la voyant passer, Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! Et pourtant. Tout a joué contre nous. Les autres, la vie, les circonstances. L’âge, la religion, la distance, le tempérament de l’une, le pattern de l’autre. On a compris dès les premières fractions de secondes que tout était possible, mais que rien ne le serait. On a admis l’inadmissible : cette histoire allait nous mener ailleurs, et cet ailleurs, c’était nulle part. Alors qu’on avait écrit le scénario, construit la mise en scène, composé la bande-son, le réalisateur et le producteur étaient absents. Personne pour mettre en images cette histoire, pour investir dans cette histoire. Pas de blockbuster quand c’est le mauvais timing.
Parce qu’il est marié, parce qu’elle ne l’est pas. Parce qu’il ne partira jamais, parce qu’elle n’attendra pas. Parce qu’ils sont tous les deux déjà pris, parce que c’est la femme de mon meilleur ami. Parce que nos religions nous l’interdisent, que nos parents nous l’interdisent. Et même si les interdits sont le meilleur moteur, le meilleur vecteur d’une passion, on a préféré rester sur le quai de ces amours qui ne furent même pas transitoires. On a préféré regarder le train partir. Parce que la distance. Cette trop longue distance faite d’amours virtuelles, d’images entrecoupées sur un écran, de mots tendres énoncés à des heures indues. Parce qu’on aurait dû supporter les errances de l’un(e), les (im)pulsions de l’autre. On savait bien qu’on ne rallume pas des cendres, alors à quoi bon faire un feu. Un feu follet qui s’éteindrait avant même son incandescence. On a préféré ne pas s’incliner à cet amour interdit. À cause de ce même sexe. De cette orientation sexuelle (encore) taboue. Ce choix impossible à faire parce que les autres, parce que nous. Parce que nos épaules sont trop frêles, notre cœur pas assez solide, et la chair trop vulnérable.
Alors on a décidé d’avorter cette histoire embryonnaire avant de faire une fausse couche. On a fui. Nous ne sommes pas des héros ni des héroïnes de Pouchkine, d’Emily Brontë, de Stendhal ou de Walter Scott. Nous ne sommes pas enclins à se laisser aller, à braver les circonstances, nos statements, nos craintes. Et malgré tous les signes, les appels, les lectures entre les lignes, malgré tout, on n’a pas osé. Même si on a su dès le premier contact de nos peaux, le premier entrelacement de nos phalanges, le premier jeu de nos lèvres, de nos bouches, qu’une nouvelle était en train de s’écrire, un roman même. Sauf que. Sauf que la construction de ce jeu de l’amour et non pas du hasard (il n’y a pas de hasard) est aussi un jeu de briques. Un jeu de l’ego. Et marcher sur une de ses pièces, fait mal.
On a écarté les mots qui caressent, effacé les preuves (d’amour) qui guérissent pour ne pas avoir à se plier face à la douleur. Par manque de courage  ? Manque du choix des armes? Ou peut-être seulement et uniquement on a fui le bonheur de peur qu’il ne se sauve.

Débris de liberté – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 14 mars 2015

Que reste-t-il de nos amours ? Que reste-t-il de cette immense communion? Que reste-t-il des slogans, de l’euphorie, des vibrations de ce million de corps? C’était il y a 10 ans et il ne reste rien. Quasiment rien. Des effluves de souvenirs, des « déjà 10 ans » et un goût sacrément amer. Une amertume qui n’est pas prête de se transformer en miel. Loin de là. Du sucré, il ne restera que l’écœurement.

Ce million de personnes, quelle que soit l’appartenance politique de chacune d’elles, doit probablement ressentir ce désabusement. Ce qu’on a considéré comme étant la plus grande manifestation de l’histoire – allez demander au quart de la population américaine de descendre dans la rue ! – n’est plus que le nom d’un parti. Et une date comme une autre au milieu du troisième mois de l’année.
Il y a 10 ans, ne flottait que le drapeau libanais. Sous lui, des sourires. Des enfants, des poussettes, des vieux, des musulmans, des chrétiens, des druzes qui se foutaient bien de savoir à quelle communauté appartenait son voisin d’épaule. Il y avait de la musique, des discours, certes, mais de la musique. Celle des transistors, celle des cloches de la cathédrale Saint-Georges, celle de la voix du muezzin. Une espèce de grand remix avec des samplings de l’hymne national scandé chaque quelque temps. Il y avait des pancartes et des slogans imprégnés de l’humour libanais, une sorte de compilation des vannes de Abou el-Abed. Il y avait des caricatures qui, enfin, brisaient l’image ternie de politiques sans aura. Il y avait des femmes enceintes jusqu’au cou, un cou enveloppé d’un foulard rouge et blanc. Ces femmes qui pensaient que l’avenir de leur futur gamin était enfin assuré.
Personne n’aurait jamais imaginé ce jour-là qu’on prenait un train pour descendre au premier arrêt. Personne n’aurait pensé qu’on n’allait non pas stagner, mais s’enliser et se faire traîner, année après année, dans une boue de désillusion. Personne n’aurait envisagé cette tournure des événements ; et à la place d’un feu d’artifice ou de joie, nous n’avons eu qu’un pétard mouillé en cadeau de retour. Depuis, ce Liban qu’on croyait pacifié, uni, rempli de promesses est devenu un mot, une idée, une réponse à toutes nos questions, à toutes nos plaintes. La ligne n’arrête pas de se couper, hayda lebnen. L’électricité, eh ben c’est le Liban. La corruption, this is Lebanon. On est passé de la surprise au dégoût, du désabusement à l’indifférence et à l’inaction. Notre destin est devenu une fatalité. Pourtant c’est aujourd’hui qu’on devrait être dans la rue. Qu’on devrait demander des démissions, qu’on devrait s’insurger contre… contre tout. Oui, mais non. On préfère râler sous le manteau, profiter du système parce que pourquoi pas nous ; on préfère se dire qu’au lieu de célébrer la Journée internationale de la femme, on pouvait skier et nager le même après-midi, on préfère applaudir Hiba Tawaji ou le PSG. Voilà ce que nous sommes devenus : un peuple dépité qui laisse couler sur lui les pires exactions sans lever le doigt. Ce peuple qui levait le poing a baissé les bras, courbé l’échine. Ce peuple libanais que nous sommes, tous, un par un, n’a plus ce sentiment d’appartenance, n’a plus le sens de la fraternité. Ce peuple qui est descendu place des Martyrs, chantant côte à côte l’hymne censé les réunir est devenu l’ennemi de lui-même. Nous ne sommes plus ensemble, nous vivons les uns contre les autres.
Nous étions épris de liberté, il ne nous en reste plus que de vagues relents.

Wonderwo(mam) – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 7 mars 2015

Yalla mam. Yalla please. Il est 5 heures, maman s’éveille. S’éveille avec trois verres de Bordeaux dans le nez. S’éveille avec quatre heures de sommeil dans les yeux. S’éveille avec une migraine appropriée. 5 heures du mat’, elle a des frissons. Elle claque des dents et monte le son. Ou plutôt la voix. Les enfants, debout ! Le temps qu’ils rechignent, se lèvent du lit, passent tour à tour aux toilettes, petit-déjeunent, s’habillent, rangent leurs cartables, repassent à la salle de bains pour un brossage de dents, 15 secondes pas plus, embrassent leur père et descendent attendre le ramassage scolaire. L’autocar quoi. Il est 6h30. Cette année, mam a décidé de ne plus les accompagner elle-même à l’école. Ils sont grands tous les trois. D’ailleurs, on se demande comment, en huit ans, elle a pu en pondre trois. Elle se regarde dans le miroir, regarde ses petites rides de quadra au coin des yeux et se glisse sous l’eau chaude (enfin, quand il y en a). 7h30, elle monte dans sa caisse. Il lui faut trois quarts d’heure minimum, sans les embouteillages, pour arriver à son bureau. Thermos de café dans la main, elle dévale les escaliers. Pas d’électricité. Et c’est parti pour le marathon. Une course contre la montre. Une vraie course. Arriver au boulot, bosser, gérer les collègues, faire ses preuves, accomplir ses tâches, déjeuner sur le pouce, répondre au téléphone. Re-répondre aux coups de fil des enfants qui viennent de rentrer à la maison. Leur dire qu’il faut manger le coussa me7chi même s’ils n’aiment pas ça. Engueuler le petit qui ne veut pas se laver les mains avant de passer à table. P*** d’horaires libanais qui ne correspondent pas aux journées de travail des mères. Des gamins qui rentrent à la maison à 14h30, c’est pas normal. Elles font comment les femmes qui n’ont personne pour les aider? Elles font comment si elles ont besoin ou envie de bosser? Elles ne font pas, sauf si elles ont pu dégoter un temps partiel.
Finir son boulot en quatrième vitesse. Appeler la maison pour voir s’ils ont commencé leurs études, appris leur solfège, si la voisine a pu prendre la cadette au ballet et si la grande a été à son cours de peinture en taxi. Finir à 17h30. Grimper en voiture, se taper la sortie de Beyrouth. Une heure vingt. Un record. S’installer sur la grande table de la salle à manger et reprendre l’école à nouveau. Kawa3id, imla2, classe de 5e, divisions et multiplications niveau CM1, apprendre à lire et à écrire en grand jardin. Évaluation d’histoire, le Moyen Âge au temps des chevaliers en France. Et le Liban dans tout ça? Exposé sur la condition des baleines dans le Pacifique sud. Rester calme, surtout rester calme. Mettre la table et demander à tout le monde de ne pas se balancer sur les chaises. Yalla au bain. Yalla au dodo. Non, tu n’auras pas de téléphone à ton anniversaire, tu es trop jeune encore. Arrête le iPad, baisse le son, Violetta chante trop fort. Finir son rapport pour la présentation de demain. La montre, cette foutue montre et les heures qui courent. Prendre sa douche. Se glisser sous l’eau chaude. Il n’y en a plus après trois gamins sales de la tête aux pieds. Pas les cheveux, demain après-midi, il y a cours de zumba. S’habiller, se maquiller. Sourire et speeder pour ne pas être en retard au resto. Re-sourire, faire la papote aux femmes des collègues du mari. Non, je n’ai pas pris de vacances cette année, je n’ai pas eu le temps. 23h30, faut rentrer se coucher… Pas ce soir, j’ai la migraine… Se démaquiller, mettre les crèmes antirides. Minuit 30. Même pas cinq heures de sommeil. Mince, demain ça fera 28 jours. C’est donc ça la fa2ssé d’aujourd’hui. Mal au dos, tant pis pour la zumba. Éteindre la lumière.
Il est 5 heures, Beyrouth s’éveille. La place des Martyrs a froid aux pieds. Le port est ranimé et Sama Beirut est bien dressée. Entre la nuit et la journée. Il est 5 heures, maman s’éveille. Et elle a sommeil.

À vos marques – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 21 février 2015

Prêts. Partez. Et c’est parti. La compet’ est rude. Faut y aller. 2-0, égalité, avantage, tirs aux buts. Va falloir faire mieux, faire plus fort, plus loin, plus vite. Surtout plus vite. Comme tout est devenu rapide, il faut être au taquet, parce que la concurrence est coriace. Les petits, les grands et même les moyens, plus personne n’est en reste. Avant, il y avait les épreuves sportives, les épreuves de maths, grand max les duels. Aujourd’hui, tout est sujet à compétition. Tout. Le sport, encore et toujours, les maths, mais aussi l’école, les jeux, les fringues, la cuisine, les régimes, le mode de vie. Sur les tableaux de chasse, on accroche trophée après trophée. Un, deux, trois boys toys, sa dernière diète, les kilomètres parcourus sur la Corniche, le nombre de calories brûlées, affichées sur son bracelet high-tech qui détecte le moindre de nos mouvements. La folie du sport s’est emparée de la planète et au Liban, comme on n’aime pas faire les choses à moitié, elle s’est infiltrée dans les moindres recoins de n’importe quelle activité. Et qui dit sport, dit compétition. Même en salle, même quand on est seul sur son treademill. Les petits, eux, sont tout le temps en compétition, soutenus avec rage par leurs mères qui sont en compet’ entre elles et qui voient en leur progéniture la clé de tous leurs complexes. Et voient en eux des futurs Michael Phelps du Long Beach, des Jean-Claude Killy de Zaarour sur neige, des Jeroen Dubbeldam du club équestre de Zéghrine ou des Djokovitch des terrains de tennis à Mont La Salle. Cinq activités 6 fois par semaine, 2 fois par jour. On a l’impression que ces gamins montent tous les matins sur un podium avant d’aller à l’école pour s’échauffer et rentrer à la maison avec des 20/20 partout. Parce qu’il doit être le meilleur. Et surtout meilleur que. Comme leurs parents qui arpentent la côte libanaise, à pied ou à vélo, en se demandant combien de temps il leur faudra cette fois-ci pour caracoler en tête du peloton, loin devant tout le monde. Même le ludique est désormais objet de rivalité. Qui a vaincu qui au Trivia Crack, à Ruzzle ou au scrabble online. C’est la compétition permanente. Je te bats, tu m’écrases. Je suis plus fort que toi. Comme si ces jeux-là étaient la catharsis de rivalités anciennes qui les rongent depuis la nuit des temps. Je suis plus rapide pour répondre à des questions sur le hockey canadien, sur Happy Potter (ah, mais je les ai tous vus), plus rapide pour faire 200 mots en deux minutes. En un mot, je suis plus intelligent(e). On a l’impression que ces adultes montent tous les matins sur un podium avant d’aller courir, d’aller bosser ou d’aller glander. Et quand ils montent sur cette grande estrade divisée en trois cubes, ils raflent la médaille d’or et sont bien évidemment les mieux sapé(e)s. D’ailleurs, j’ai acheté ma robe avant même qu’elle ne sorte des ateliers d’Alexander Wang, avant même que Wang lui-même ne l’ait dessinée. Tout ce qu’on fait doit être donc fait avant les autres. Plus rapidement quoi. La vitesse, toujours la vitesse. C’est à qui sera le premier partout, le premier as in rapide et pas seulement sur les marches de ce p***** de podium. Le premier à voir un film (c’est toujours mieux en avant-première). Le premier à qui on a raconté qu’on allait se marier. Je le savais. Qu’on était enceinte. Je le savais. Qu’on a divorcé, je le savais. Qu’on a eu une promo. Ah ça, je ne le savais pas. Ben va falloir en avoir une de promotion maintenant. Cette augmentation que j’afficherai avec fierté et dédain sur les réseaux sociaux et compterai le nombre de likes que j’ai eus. 153 de plus que toi pour ma photo, pour ma citation, pour les conneries que je débite chaque matin… avant de monter sur le podium (à défaut d’un bûcher) de mes vanités.

Oui, oui – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 28 février 2015

Généralement, il vaut mieux ne pas répéter certaines choses. Les erreurs, les secrets, les gros mots. Il ne faut pas se répéter non plus. Et pourtant, sans s’en rendre bien compte, on ne fait que ça. On adore réitérer nos conneries. Parce que, au bout d’une bonne dizaine, on finit par bien maîtriser le sujet en vrais spécialistes, quoi. Alors, tant qu’à faire, autant être un pro dans quelque chose, aussi bancale soit-elle, plutôt qu’être un amateur qui s’essaie aux nouveautés en permanence. Vaut mieux, par exemple, se planter à chaque fois dans le même choix de compagnon que tenter l’inconnu. On ne sort pas de sa comfort zone et on finit par s’habituer. Le schéma est le même. On rencontre, on se plante, on souffre, on se jure qu’on ne recommencera jamais, et rebelote. C’est comme si notre mémoire n’avait pas enregistré les échecs. Qu’on n’avait pas appris la leçon. On peut comparer la répétition à l’addiction. On peut la comparer à l’obsession. Aux mouvements obsessionnels. On vérifie que la porte est bien fermée, que le robinet ne coule pas. On vérifie 17 fois que les chaussures sont posées en parallèle sur le tapis. On se lave les mains 11 fois et pas 12. Inlassablement.
On répète sans cesse plusieurs événements, et au Liban, par ailleurs, on a tendance à répéter comme dans un cercle notre histoire. Comme si le passé n’avait pas marqué les esprits. Encore une fois, la mémoire est effacée. On prend les mêmes et on recommence. Les mêmes politiques, les mêmes ennemis, les mêmes discordes, les mêmes conflits, les mêmes guerres. Et le pire, c’est que ça n’étonne plus personne. La répétition a fini par être lassante et la lassitude a pris la place du (re)nouveau.
Pourtant, la répétition aurait pu être bénéfique. Elle aurait pu être celle qui casse le rythme. Celle qui permet de régler les couacs, de rectifier le tir, de peaufiner les imperfections. Elle aurait permis l’apprentissage, comme si, à force de vivre la même journée, on la rendrait parfaite. Dans les moindres détails. Cette répétition serait une forme d’apprentissage, une forme de force. On pourrait la comparer à l’anaphore, la figure de rhétorique généralisée à tout le domaine littéraire, à tous les domaines artistiques. Surtout en poésie. Répéter un mot de fin de vers en début de vers. Au cinéma avec cette reprise de la même image, de la même scène, proche de cette étrange sensation de déjà-vu. En musique avec des accords répétés, le même refrain et en peinture avec des copiés-collés d’un même détail ou d’une même couleur. D’une symétrie. Et dans le discours pour bien faire comprendre le point important, le point le plus important.
Au Liban, dans notre langage, on abuse de la répétition, et allez savoir pourquoi on aime dire les mots deux fois (ou trois), les phrases deux fois (ou trois). Ma ejawou ma eja. Ça, c’est sûr, il n’est pas venu. C’est du cuir de chez cuir, au cas où l’autre aurait pensé que c’est du simili. Bonjourik, bonjour. Hélou, hélou. Pour bien signifier que ça l’est. Khalass, khalass. Ça sonnerait bizarrement si on utilisait la même forme dans la langue de Baudelaire. C’est fini, c’est fini. Il n’est pas venu et il n’est pas venu. 7eblé 7eblé? C’est vrai ya3né? La langue de Gebran a ses particularités, ses innombrables synonymes, ses libanismes, ses appropriations, ses conjugaisons de mots étrangers et ses répétitions. Comme si on avait toujours eu du mal à se faire comprendre, comme si une fois ne suffisait pas. Peut-être qu’une fois ne (nous) suffit pas finalement.

Parlez-moi d’amour – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 14 février 2015

D’accord, c’est la Saint-Valentin. La fêtedes amoureux, le nounours immonde en polyester blanc offert lors d’une formuledîner surtaxé dans un restaurant où, en fait, on n’a jamais été, le prix d’unerose rouge plus élevé qu’un bidon d’essence et des cartes de vœux cheesy enveux-tu en voilà pour bien rappeler ce 14 février au bon souvenir de ceux quine fêteront rien ce soir-là. Mais franchement, a-t-on besoin de célébrerl’amour un seul jour de l’année qui, de surcroît, est coincé entre les chaleursdes chats, la grêle et les embouteillages ?

Merci les roses givrées. Barthes, Cohen, Verlaine, et j’en passe, doivent seretourner dans leur tombe. Résumer l’amour à des cœurs en velours rouge et aumenu saumon sur un lit de salade fatiguée/blanquette de poulet sauce blanche,accompagné de son riz aux petits pois/tarte au chocolat en forme de cupidon etson coulis de framboise en boîte, on a vu mieux. Ou, tout du moins, plusélégant. On ne galvaude pas l’amour. Et on ne galvaude pas l’amour en offrantun mug estampillé d’un malheureux I Love You avec de l’autre côté une phrase dePaolo Coehlo. La Saint-Valentin est non seulement overrated mais elle est hasbeen depuis le premier jour. Et on aura beau aborder le sujet sous un autreangle, de façon décalée, en s’autoproclamant anti tout ça, le concept est assezcrétin. Parce qu’on n’a rien fait de plus commercial que cette fête-là. Parceque c’est totalement aberrant de tout concentrer sur celle que l’on appelle, enplus, la fête des amoureux. Plus guimauve, on meurt.
À ce stade-là, on devrait célébrer tout et n’importe quoi tous les jours. Quoique, si on y pense, aujourd’hui, c’est presque ça. Il y a désormais la journéeinternationale de l’orgasme, de la baleine, des guides touristiques, la journéemondiale des compliments, de la plomberie, des drones, du livre voyageur ou dela courtoisie au volant entre autres. Bientôt, on aura la journée mondiale dela réhabilitation du chou-fleur associé à tort aux repas dégueulasses de lacantine, des gens qui sont nés à minuit pile et qui ne savent pas à quel jourils appartiennent, la journée internationale de ceux qui dorment du côté gauchedu lit ou celle des ramasseurs de balles. Quand il s’agit de défendre unecause, comme celle des femmes battues, il y a légitimité et c’est ce quedevrait être le 14 février. La journée internationale de la défense de l’amour.Ce devrait être la journée mondiale de la défense de toutes les histoiresd’amour. De toutes celles qu’on condamne. Les histoires interraciales etinterconfessionnelles, les histoires d’amour où il y a 25 ans de différence.Dans les deux sens. Surtout l’autre. Quand l’homme est plus jeune. Leshistoires d’amour homosexuelles, gays, lesbiennes. Les histoires d’amourrecomposées, les histoires d’amour à trois. À quatre. Les histoires adultères,celles des amants et des maîtresses. Celles des veufs et des veuves. Leshistoires d’amours passagères, celles dont on sait pertinemment qu’elles ontune fin imminente, les histoires d’amour basées sur le sexe, les histoiresd’amour virtuelles. Toutes ces histoires que l’on juge parce qu’on les trouveamorales ou légères et souvent qu’on punit, parce qu’on est resté coincé auMoyen Âge.
La Saint-Valentin devrait être la journée de défense des amoureux incompris.Des amoureux bannis, reniés, torturés, lapidés, défigurés, brûlés, exécutés.Tous ceux qui ont osé aimer. Osé braver les interdits, les tabous, lescroyances, les familles. Ceux qui ont osé aimer au-delà de tout. C’est à euxque devraient être dédiés et offerts ces affreuses peluches bourrées de billesde polystyrène, ces morceaux dégoulinants de Richard Clayderman, ces dîners auxchandelles, ces citations sirupeuses écrites sur des cartes postales decouchers de soleil floutés. Ces « tombés » au nom de l’amour, commeun certain Valentin de Terni en 273.