Ensemble, nous allons vivre – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 21 mars 2015

Une très très grande histoire d’amour. Ou alors, nous aurions pu… Combien d’histoires d’amour contrariées ? D’histoires impossibles, d’histoires jamais entamées ? D’histoires qui n’ont été qu’une idée, même pas un projet ? Ces histoires condamnées d’avance qui auraient pu être, qui auraient pu naître. Parce qu’on le savait, à l’instar de Nicolas Bedos dans son livre La Tête ailleurs. On savait que c’était elle, que c’était lui. On l’a su dès les premiers instants comme lui, ce trentenaire qui tombe amoureux d’une jolie blonde. On l’a su d’un simple regard. En la voyant passer, Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! Et pourtant. Tout a joué contre nous. Les autres, la vie, les circonstances. L’âge, la religion, la distance, le tempérament de l’une, le pattern de l’autre. On a compris dès les premières fractions de secondes que tout était possible, mais que rien ne le serait. On a admis l’inadmissible : cette histoire allait nous mener ailleurs, et cet ailleurs, c’était nulle part. Alors qu’on avait écrit le scénario, construit la mise en scène, composé la bande-son, le réalisateur et le producteur étaient absents. Personne pour mettre en images cette histoire, pour investir dans cette histoire. Pas de blockbuster quand c’est le mauvais timing.
Parce qu’il est marié, parce qu’elle ne l’est pas. Parce qu’il ne partira jamais, parce qu’elle n’attendra pas. Parce qu’ils sont tous les deux déjà pris, parce que c’est la femme de mon meilleur ami. Parce que nos religions nous l’interdisent, que nos parents nous l’interdisent. Et même si les interdits sont le meilleur moteur, le meilleur vecteur d’une passion, on a préféré rester sur le quai de ces amours qui ne furent même pas transitoires. On a préféré regarder le train partir. Parce que la distance. Cette trop longue distance faite d’amours virtuelles, d’images entrecoupées sur un écran, de mots tendres énoncés à des heures indues. Parce qu’on aurait dû supporter les errances de l’un(e), les (im)pulsions de l’autre. On savait bien qu’on ne rallume pas des cendres, alors à quoi bon faire un feu. Un feu follet qui s’éteindrait avant même son incandescence. On a préféré ne pas s’incliner à cet amour interdit. À cause de ce même sexe. De cette orientation sexuelle (encore) taboue. Ce choix impossible à faire parce que les autres, parce que nous. Parce que nos épaules sont trop frêles, notre cœur pas assez solide, et la chair trop vulnérable.
Alors on a décidé d’avorter cette histoire embryonnaire avant de faire une fausse couche. On a fui. Nous ne sommes pas des héros ni des héroïnes de Pouchkine, d’Emily Brontë, de Stendhal ou de Walter Scott. Nous ne sommes pas enclins à se laisser aller, à braver les circonstances, nos statements, nos craintes. Et malgré tous les signes, les appels, les lectures entre les lignes, malgré tout, on n’a pas osé. Même si on a su dès le premier contact de nos peaux, le premier entrelacement de nos phalanges, le premier jeu de nos lèvres, de nos bouches, qu’une nouvelle était en train de s’écrire, un roman même. Sauf que. Sauf que la construction de ce jeu de l’amour et non pas du hasard (il n’y a pas de hasard) est aussi un jeu de briques. Un jeu de l’ego. Et marcher sur une de ses pièces, fait mal.
On a écarté les mots qui caressent, effacé les preuves (d’amour) qui guérissent pour ne pas avoir à se plier face à la douleur. Par manque de courage  ? Manque du choix des armes? Ou peut-être seulement et uniquement on a fui le bonheur de peur qu’il ne se sauve.

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