Inchallah – Médéa Azouri – L’Orient-Le Jour, samedi 27 juin 2015

Et si en plus y’a personne… Et si le ciel était vide ? Si en haut, il y avait un grand appartement sans locataire(s) ?
Si Allah, Jésus, Jéhovah, Bouddha, étaient inscrits aux abonnés absents ? S’il n’y avait que le silence qui résonnait ? On ferait quoi de nos prières, de nos incantations, de nos promesses ? De nos psaumes, de nos versets ? On les regarderait partir en fumée, comme ces balles traçantes tirées en son nom. En leur nom. Il serait impossible de justifier nos actes, nos crimes, toutes ces exactions commises soi-disant pour Lui. Pour Eux. Cela aurait uniquement été pour nourrir les plaisirs sadiques de l’être humain. Cet homme, ces hommes qui errent en Son nom. En Leur nom. Ces hommes qui continueront à errer après.
Après, dans cet au-delà inexistant. Cet au-delà sans angélus, sans chants, sans rédemption. Ce nirvana où personne n’a jamais regardé les têtes inclinées. Ne les a jamais entendues. Tous ces temples, ces synagogues, ces églises, ces mosquées, remplis de démagogues, de gens qui auraient profité d’un nom illusoire pour (s’)imposer. Ces moralisateurs ignorants qui n’ont eu cesse de culpabiliser leurs fidèles.
Et si le ciel était vide ? Tout serait vide de sens. Inutiles processions, inutiles voiles, inutiles édifices. Inutiles haines. Ils auraient bien l’air con, tous ces meurtriers, ces accrocheurs d’étoiles, ces poseurs de bombes. Arrivés à leur fin et rien. Pas de récompense. Pas de pauvres gamines qui les attendent, immaculées, au nom de tout ce sang versé. Rien. Pas un applaudissement. Rien que le résonnement de leurs questions. Et aucune réponse.
Aucune réponse non plus, si le ciel n’était pas vide. Si Allah, Jésus, Jéhovah, Bouddha étaient assis côte à côte, regardant dépités cet immense bordel. Ce sont leurs têtes qui seraient inclinées. Désespérés. Organisant peut-être un nouveau déluge. Un déluge qui nettoierait la planète de tous les salauds qui l’empoisonnent. De tous ces exterminateurs. Main dans la main avec la nature, ils soulèveraient les mers et les océans. Ils préserveraient les forêts, les rivières, les animaux, véritables et légitimes habitants de la terre. Ils réveilleraient tous les Vésuve et enseveliraient toutes les Pompéi. Sauveraient les innocents, les orphelins, les veuves, les pères humiliés, les fils qui ne tomberont plus pour rien. Ils sauvegarderaient les vestiges de l’humanité. Cette humanité qui a quitté les hommes. Ils sauvegarderaient les monuments. Toutes les Palmyre menacées.
Ils inonderaient les hommes de religions, assis confortablement sur la banquette en cuir de leur voiture de luxe. Ces prêcheurs sans amour. Cet amour qu’est censé être Dieu. Dieu, sous toutes ses formes. Qu’il soit unique ou pluriel. Il appellerait ses fidèles, les vrais, à la révolution. La vraie. Les réunirait dans un immense Woodstock. Un festival rempli de fleurs et de sourires. De V érigés vers le ciel. Des V de paix et pas de victoire. Il rayerait les lieux maudits. Il punirait les monstres. Les exilerait vers cet en deçà qu’on aimerait voir exister rien que pour eux. Il nous permettrait de retrouver toute la naïveté de nos enfances. L’insouciance de nos adolescences.
Et il ne leur pardonnerait pas. Parce qu’ils savent ce qu’ils font.

Call me – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 20 juin 2015

On s’écrit. On ne se parle plus, on s’écrit. On ne s’écrit pas en fait, on se texte. Loin des missives et des lettres de sept pages, des déclarations d’amour en prose, des cartons d’invitation sur papier bristol, des parchemins tachés d’encre et de cire du sceau familial, les SMS, WhatsApp, Messenger, Inbox et autres iMessages ou BBM ont changé la donne et annihilé l’essence même de l’écriture. Les mots sont avortés, la ponctuation inexistante sauf quand elle se transforme, quand un point virgule devient un clin d’œil et une parenthèse un sourire.
À l’ère de l’hypercommunication, on s’est bien planté sur la définition du terme. Et on est loin de cette mise en commun que devraient être les mots. Chaque être humain se planque derrière son écran, qu’il soit de téléphone ou d’ordi. Légitime. Il est plus facile de poser quelques lettres que de les énoncer. Plus facile d’enlever le sujet d’un « I miss you » accompagné d’un smiley que de dire ces trois effrayants et puissants mots « je t’aime » qui finissent souvent salis par un minable « t’m ». Plus facile de draguer dans une case qui ne laisse rien transparaître d’un regard. Le regard, le plus important de tous les moyens de communication. Plus facile de séduire, de s’avouer, de se déclarer en deux lignes, ces deux lignes qui ne laissent pas entendre la voix trembler. Ces deux lignes qui ne dévoilent rien du silence, de l’hésitation. Quel que soit le nombre de points de suspension, ils n’exprimeront jamais les paroles suspendues. Aussi suspendues soient-elles au bout des doigts, elles ne seront jamais devinées comme celles qui ont effleuré les lèvres sans jamais les quitter.
Aujourd’hui, tout est dans l’instantané. T’es où ? J’arrive. Descends. Chta2nelik (au pluriel par timidité), :p, ;), <3. Même les disputes se font en 140 lettres. Surtout les disputes. Ces disputes qui démarrent ici, dans une petite « window ». À cause d’un mot mal écrit, un mot mal interprété. À cause d’une phrase sans emoticon, une phrase sans intonation. Une phrase drôle qui ne l’est pas, sans des « ahahahaha » ou des « lol » – le mot le plus laid de l’histoire des expressions. À cause d’un cœur envoyé par erreur, un cœur rouge. Un emoticon qu’on ne lit pas de la même façon. Un sourire toutes dents dehors, que certains perçoivent comme étant sarcastique, et d’autres, comme un sourire gêné ou coquin. Ces nouveaux modes de communication n’en sont pas. Pas vraiment. Ils peuvent permettre un lâchage, c’est vrai. Une désinhibition. Ils sont un bon début, une belle introduction. Mais ce n’est que du virtuel. Du virtuel qui laisse des traces. Des traces que seul le récepteur retiendra. Parfois, on entend ce qui n’est pas dit, on le perçoit, on le (res)sent. On sait ce qu’on lit. Même si on a envie de déchiffrer entre les lignes, quand la virgule est mal placée – rapidité de frappe oblige – quand un «même» remplace un «mais» – correcteur automatique oblige – quand ça a été écrit, ça a été écrit. Avec des points d’exclamation qui font mal aux oreilles, des majuscules qui crient, des fautes d’orthographe, des abréviations saccadées. Évidemment que c’est pratique. Pratique pour rappeler un rendez-vous, organiser un plan à cinq, envoyer une photo et tout le reste, mais ça demeure la plus importante source de quiproquos, de malentendus et de confusions en tout genre. Et une source de stress inouï. Il a lu mon message, il n’a pas répondu. Elle est online et elle ne me parle pas. Last seen à 4h12. Il y a les deux « checks » gris, les bleus.
< ! –3–> Ne m’écris plus, appelle-moi. Dis-moi en une minute ce qui aurait pris une demi-heure sur WhatsApp. Raconte-moi avec ta voix pourquoi ça ne va pas, au lieu de m’envoyer un message indéchiffrable. Un message dont je n’aurai jamais la totalité du/des code(s). Un appel dont le seul but, souvent, est de dire à l’autre qu’on lui a envoyé un message auquel il n’a pas répondu.

Jahal – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 13 juin 2015

Intraduisible. Démon de midi ? De minuit ? Midlife crisis ? « Jahal », ou tout simplement crise d’adolescence à retardement. Cet instant où tout bascule. À 35, à 40, à 50 ans ou à 60. Quand on fait un bilan. Quand on se demande si on est heureux. En couple, ou pas. En famille, ou pas. Au boulot, ou pas. Bref, si on n’est pas heureux tout court. Jehlen(é). En quête de sensations fortes. Sexuelles, nocturnes, alcooliques, vestimentaires. Comme si l’envie de continuer à vivre comme quand on était jeune était un défaut. Comme si une sexagénaire maquillée et pomponnée voulant ressembler à sa fille était une garce. Comme si un quinqua, le poitrail exhibé et chaîne en or qui brille au volant d’une décapotable n’était qu’un adolescent à la chevelure sel et poivre. On a le droit de vouloir s’amuser encore et toujours. On a le droit, quel que soit notre âge, d’aller danser, faire la fête et rentrer tipsy à la maison. On a le droit de continuer à vivre comme avant, ou de découvrir ces plaisirs de la vie avec quelques années de retard. Avec quelques décennies de retard. Pourquoi pas ? Pourquoi ne pas boire la vie jusqu’à la lie. On ne vit qu’une fois pour passer nos années terrestres à s’emmerder.
Les crises ne se font pas qu’au milieu d’une vie.
Les hommes sont généralement tout le temps en crise. À 20 ans, ils veulent tout expérimenter. À 30, ils veulent aller plus loin. À 40, ils veulent continuer à dépasser leurs frontières. À 50 ans, ils veulent à nouveau avoir 20 ans. À 60, idem. Les femmes sont aujourd’hui perpétuellement en recherche d’elles-mêmes. À 20 ans, elles désirent tout expérimenter. À 30 ans, elles veulent se caser. À 40, elles le regrettent souvent. À 50, elles en ont 40 à nouveau. À 60, idem. Et tous deux sont en éternelle séduction. Pour se sentir vivre. Que ce soit en arpentant les bars de la ville ou en se perdant dans des corps plus jeunes. Ces corps qui créent cette agréable illusion de rajeunir. Valérie Lemercier a déclaré : « L’important n’est pas d’être jeune dans sa tête, mais d’avoir un jeune dans son corps. » Elle a épousé un homme de 15 ans son cadet. Elle a bien fait. Ni cougar, ni déviante, elle a compris le concept. Et elle ne l’a pas inventé. Des Mrs Robinson, il y en a eu des milliers avant elle. Des Kevin Spacey, alias Lester Burnham dans American Beauty, avides de Lolita en fleurs, aussi.
Évidemment, on critique encore plus les jehlénines quand ce sont des gens mariés. Adultère ? Débauche ? Beuveries ? Soirées enfumées ? Envies de dancefloors et d’ailleurs ? Et alors ? L’envie et le besoin de se sentir vivants sont-ils une tare ? (Re)sentir est une nécessité. Quels que soient les moyens. Et ils ne sont pas forcément et uniquement à caractère sexuel. On peut casser la routine avec son conjoint. S’essayer à de nouvelles expériences. Entretenir la flamme en faisant n’importe quel projet. À deux. À trois. Seul. Garder son indépendance, son individualité, depuis day one. Sans culpabiliser à cause d’une soirée entre copines, d’un voyage entre potes. Continuer à sortir seul(e) sans rendre de comptes, sans écouter les commérages.
Se faire plaisir n’est pas obligatoirement une partie de jambes en l’air et quand bien même, il n’y a pas mort d’homme. Ni de femme. Mais là n’est pas le sujet. C’est l’envie de la vivre à fond cette putain de vie qui ne s’offre qu’une fois, sans rehearsal. Trois gin basil, deux semaines à NY, une minijupe ne feront pas d’une femme une mère indigne. Un ride off road, un massage avec gâterie finale, un look hipster propre sur lui ne feront pas d’un mec un mauvais mari. Alors jahal pour jahal, autant que ce soit dans la continuité. Celle de notre adolescence. En ne changeant pas d’un iota ce qu’on était à 18 ans. Enjoy. And cheers.

Bore out – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 6 juin 2015

Désœuvrement, inaction, ennui. Il y a le burn out et il y a le bore out. A contrario du premier, le deuxième est moins connu, pourtant… Pourtant le bore out existe. Et le bore out, c’est une chronique de l’épuisement par l’ennui. Oui, ça arrive. Oui, il n’y a pas que l’activité excessive qui fatigue. Il n’y a pas que le travail, les enfants, la maison, la vie, la pression qui essoufflent. Il y a l’ennui. L’ennui au travail. Quand on ne fait pas ce qu’on aime. Quand on « fait ce qu’on peut, pas ce qu’on veut ». Quand on est surqualifié, quand on sous-utilise nos capacités intellectuelles, quand nos actions ne sont pas reconnues, quand on nous met au placard après la réorganisation d’une équipe. Quand on remet en question sa propre valeur, quand on pense qu’on ne sert effectivement à rien. La dépréciation.
Oui, l’ennui tue. Il use. On n’a plus goût à rien, on manque d’intérêt, d’énergie, on est plus sensible émotionnellement, on est apathique. Pas paresseux. Apathique. Les paresseux ne veulent pas travailler. Les bore outés aimeraient bien. Eh non, on ne doit pas forcément remercier le ciel d’avoir un boulot. Un boulot qui nous demande de rester debout à la porte d’un mall et regarder des gens passer, des gens qui ne nous regardent pas. Un boulot inintéressant qui ne donne pas envie de se lever le matin. Un boulot qui nous fait glander devant son ordi, fait scroller sa souris inlassablement sur les feeds de Facebook, fait jouer au solitaire, fait raturer les mots cachés des jeux du journal. Gaspillage de temps. Vacuité du quotidien. Et l’ennui se transforme en blues, en spleen, en neurasthénie. Et les autres ne comprennent pas. On pourrait bien évidemment en profiter pour apprendre une langue, créer quelque chose à côté. Oui, mais non. Parce que lorsqu’on s’ennuie, on ne peut rien faire d’autre. Ne dit-on pas que l’oisiveté est mère de tous les vices? Elle l’est. Définitivement. Ces vices qui peuvent plus ou moins recouper certains des sept pêchés capitaux. On envie et on déblatère. On envie ceux qui ne s’ennuient pas. On les jalouse. On les critique. On radine. Sur tout. Sur nos sentiments, sur l’argent, sur le temps. Ce temps que l’on ne contrôle plus et qui semble moins précieux. On devient hypocrite et menteur. On se dit occupé, on gaspille son énergie à faire semblant de faire. On plonge dans l’excès et dans l’orgueil. On cherche la petite mouche. On râle sur tout. On est tout le temps naze. On laisse sa pensée aller là où elle ne devrait pas. On rumine les mêmes rengaines. On perd son temps à se concentrer sur l’inutile, sur les gens inutiles, sur les histoires inutiles. Sur ce qui est futile. On se prend la tête parce qu’elle est vide. Vide d’action, vide de réflexion. On se laisse aller à la mélancolie vague, à une certaine lassitude morale.
Normal, l’ennui est probablement né de l’uniformité. C’est chiant l’uniformité. Et la particularité de l’ennui, c’est bel et bien la régularité. Le cercle des vices en somme. Et Dieu seul sait combien de gens s’ennuient au Liban. Parce qu’ils ne sont pas heureux dans leur boulot, parce qu’ils bossent dans l’administration, ce panthéon de l’ennui qui empiète sur les droits des citoyens, parce qu’ils sont malheureux chez eux. Dans leur mariage, dans leur vie de femme au foyer un peu étriquée, dans leurs rêves trop petits. Agacés par ces politiques on ne peut plus « boring », cette inertie sociale, ce rien qui ne bouge. Ils sont fatigués de ne rien faire. Épuisés. Las de leur(s) impuissance(s). Alors ils ne font plus rien. Assis sur leur(s) ennui(s), ils attendent. Ils attendent que ça change. Que le monde change. Que les frustrations deviennent désirs. Sauf qu’attendre (l’faraj) ne sert à rien. Le seul changement possible, le seul, ne peut venir que de nous.

Toi aussi Brutus? – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 30 mai 2015

Haute trahison. Double trahison. Quatre ans pour possession d’explosifs. Trois ans pour un pétard, et pas mouillé. Le peuple libanais a été trahi deux fois. Une fois par un ex-ministre, la deuxième par un Judas judiciaire plutôt qu’une Thémis juste. Mais ce n’est pas la première des exactions que les Libanais subissent. Et ce n’est sûrement, mais alors sûrement pas la dernière.
Trahison : crime d’une personne qui passe à l’ennemi. Trahir : action de manquer au devoir de fidélité. La trahison est un des actes, si ce n’est l’acte le plus vil qui existe. Rien ne peut pardonner une trahison. Qu’elle soit politique, guerrière, civile, professionnelle, familiale, amicale ou amoureuse.
Le coup de poignard dans le dos est incicatrisable. Il laisse une plaie béante. Une plaie souvent ravivée parce qu’on sera toujours victime d’une trahison. Un collègue. Le sourire hypocrite de la félonie qui établit un faux rapport pour vous faire chuter. Qui raconte des bobards à votre sujet, vous condamnant sans preuves exactes à courber l’échine. Une collègue qui vous met à terre sans raison aucune. Pourquoi ? Une question souvent sans réponse. Jalousie ? Peut-être. Volonté de monter en grade ? Peut-être. Mais quand bien même une excuse pourrait être trouvée ou justifiée, rien ne blanchit un traître. Un frère. Une sœur. Pour une poignée de livres libanaises. Pour une parcelle de terrain. Un coup d’acte notarial falsifié dans le dos. Un lien utérin qui s’envole pour une question d’héritage. Toi aussi Brutus ? Lui aussi. Toi aussi chéri(e) ? Lui/elle aussi. Adultère. À partir de quand et de quoi l’infidélité est-elle considérée comme une trahison. Lorsque l’amour s’est estompé ? Lorsqu’on ne tient pas ses promesses ? Lorsqu’on touche le corps de l’autre ? Lorsqu’on se confie à l’autre ? Qu’on partage avec l’autre ? Le mensonge est-il une trahison ? La trahison amoureuse est subjective. Elle s’inscrit en fonction d’un contrat, tacite ou pas, entre deux êtres. Entre l’accord qui a été fait ou dit au préalable. La trahison amoureuse est-elle sexuelle ou sentimentale ? Peut-on distinguer l’infidélité de la trahison ? Quel est le fil rouge ? Cette ligne de démarcation qui fait qu’un couple a sombré dans une guerre de tranchées ? Si plus rien ne se passe physiquement, une partie de jambes en l’air est-elle une trahison ? Si elle se fait à l’étranger est-elle moins grave ? Moins grave que dans le même quartier et qu’elle provoque un qu’en dira-t-on ? Y a-t-il une règle ou un schéma ?
La trahison s’inscrit quand celui ou celle qui est trompé(e) est intégré(e) dans l’autre histoire. Lorsqu’un mari parle de sa femme, de son enfant. Lorsque la maîtresse ou l’amant devient complice. Confident(e).
Lorsqu’une attitude change. Qu’elle devient goujaterie, irrespect. Lorsqu’un ami, un proche trahit la conscience. Dans le rejet de la confiance donnée. Dans un secret dévoilé, une conspiration. L’ingratitude portée à son paroxysme. Lorsqu’on se croit tout permis parce qu’on n’avait rien demandé. Chacun vit un événement comme une trahison ou pas. Chacun a sa perception d’une trahison quand d’autres ne la voient pas forcément. Qu’on peut la considérer comme étant une stratégie nécessaire. La trahison est intérieure. Elle est propre à chaque individu. Et quels que soient cette perfidie, cette déloyauté, ce parjure, ils seront une immense douleur pour ceux qui l’auront goutée. Elle est irréparable.
Et la pire de toutes est la trahison de soi-même. Elle est le témoignage de renoncements, de valeurs écartées, de lâcheté. Et là, l’homme sera devenu l’ennemi de lui-même.

Cruel summer – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 23 mai 2015

La semaine a commencé avec une grosse chaleur. On a rouspété, grognassé, sans réaliser que l’été a bel et bien commencé. Et c’est ça le plus important, l’été a commencé. Parce que quoi qu’on dise sur l’état de notre pays, sur les injustices, la dégueulasserie du système judiciaire, sur l’absence de président et de gouvernement, sur l’état des routes et sur tout le reste qui nous donne des envies de meurtre, l’été libanais est ce qu’on a de mieux. De plus gai, de plus festif, de plus agréable. Parce que quoi qu’on dise, dès les premiers rayons de soleil, quelque chose de plus doux prend forme. Et cette douceur nous enveloppe d’une sérénité insoupçonnée. Le Liban, c’est ça. Ce sont d’abord ces avions bondés d’expats et de touristes. C’est la porte d’arrivée de l’aéroport, chargée d’émotion(s). Ce sont ces retrouvailles souvent annuelles où les tables se dressent, les chambres d’adolescents renaissent, où les maisons redeviennent bruyantes et où le sourire des mères se fait plus grand. Le Liban, c’est surtout le soleil et la mer. Aussi polluée ou sale soit-elle, c’est la mer. C’est cette chance qu’on a de plonger dans la grande bleue… quand on veut. Quant à l’immunité, cela fait des années qu’on la acquise. L’été au Liban, c’est la saison des festivals. Ce sont des concerts en bord de mer, des spectacles en montagne. Ce sont Angus and Julia Stone, Alt J, Jamel Debbouze, Earth Wind and Fire, ou John Legend. Ce sont ces bus que l’on prend à plusieurs, ces « man’ouchés » qu’on mange sur l’autoroute, ces chansons que l’on fredonne avec ses copains. Ces copains qui convoleront cet été et qui nous offriront un mariage différent des autres. En baskets la journée, à Chypre, sur une île grecque ou en catimini, et qui nous réconcilieront avec ces noces qu’on trouvait barbantes. Le Liban, ce sont des randonnées, des promenades à vélo, la découverte de nos régions. Ce sont des nuits dans les nombreuses nouvelles maisons d’hôte qui ont ouvert leurs portes. Ce sont ces petits déjeuners d’œufs au plat et de « foul mouddamas ». C’est l’odeur du jacaranda sur les « vérandas », le grincement d’une « hezzézé », la sieste des grands-parents et le village qui devient étonnamment silencieux. L’été, ce sont les plages encore vierges de Batroun, les criques qu’on découvre à Chekka, Tyr qui connaît un regain d’amour. Le Liban, c’est le soleil et son bronzage. Les joues rosées des enfants qui courent dans tous les sens. Les petits avec flotteurs et les plus grands qui jouent au foot sur la plage, deux châteaux de sable faisant office de goal. L’été, ce sont les soirées, les invitations, les house parties et les sunsets alcoolisés. Les cocktails : gin basil, moscow mule et autres inventions des mixologistes. L’été au Liban, c’est encore et toujours la « nightlife ». Cette légendaire « nightlife » courue par les clubbeurs du monde entier, qui savent que dans ce petit pays de tous les paradoxes, c’est là que ça se passe. C’est là que les nuits s’enflamment. Dans les rues de Beyrouth, de Batroun, de Zahlé, de Saïda ou de Jounieh ; dans les bars de Mar Mikhaël ou de Hamra quand les clients agglutinés sur les trottoirs font tomber la nuit à coups de Bloody Mary lors des happy hours. Sur les rooftops d’immeubles dressés un peu partout au Liban et où ondulent lascivement de belles jeunes filles en fleurs. Ce sont les soirées Decks on The Beach au Sporting où un millier de personnes dansent au rythme des mix de DJ venus du monde entier. C’est le festival de Wickerpark, le Woodstock libanais. Ce sont ces jeunes d’ici et de là-bas qui ont compris que l’été libanais est et sera toujours chaud, qu’il n’y a rien de plus beau que la musique pour extraire les douleurs et qui ont compris, comme le disait Françoise Dorléac à sa sœur Catherine Deneuve : c’est au Liban qu’il faut aller danser.

Giflé, violé, dénaturé – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 16 mai 2015

Et voilà, nous y sommes arrivés. Le peu du littoral qu’il restait à Beyrouth, va se faire bouffer. Bouffer par une privatisation hallucinante. Bouffer par des vautours qui ne s’acharnent plus sur les morts mais dorénavant sur les vivants. Des vautours qui tuent. Tuent ce qui subsistait du Liban d’avant. On a beau ne pas vouloir céder à la nostalgie, ne pas céder à la rengaine du « c’était mieux avant », on n’y peut quasiment plus rien. 14 pêcheurs ont été expulsés manu militari de leurs maisons pour les besoins d’un vaste projet touristique qui interdira au public de venir sur ces plages magnifiques et pittoresques de Dalyeh, face à la grotte aux pigeons. On privatise la côte. On détruit les vieilles maisons. On dénature ce pays, sans aucun scrupule, sans aucune considération pour ce qu’il est ou ce qu’il a été. Le Liban n’est plus ce qu’il prétend être. Et on ne fait rien. Parce qu’on ne peut rien faire contre des bulldozers. Ceux qui creusent des carrières et ceux qui tiennent les finances. Ils ont vendu leur âme au diable pour une poignée de dollars. Batroun commence à être assaillie par des complexes bling bling et certains villages de montagne commencent à perdre leur charme. Quant aux maisons libanaises, elles vacillent. Des rues à caractère traditionnel, il ne reste plus rien qu’un panneau. On ne comprend pas vraiment jusqu’où vont-ils aller. Etouffer les quartiers beyrouthins, faire de Mar Mikhael une zone urbaine totalement anarchique où montent des immeubles, érigés tels des phallus en mal de bonnes femmes. Des immeubles où on ne connaîtra même pas ses voisins. Les garages se transforment en galeries. Les dekken en une énième pizzeria ou en un énième bar. Les forêts ne ressemblent plus à rien, parsemées de squelettes de maisons qui n’ont pas pu être finies et traversées par des routes dangereuses. Ces routes de dingues où la même bretelle sert à entrer et à sortir, où les feux ne servent à rien, où les trous deviennent des crevasses que les crevards chargés de s’en occuper, ont oublié depuis longtemps. Que reste-t-il de la nature-même du Liban ? De son essence ? Le public s’est rué pour voir Le Prophète, mais que reste-t-il du Liban de Gibran ? Il a été dénaturé à l’instar du physique de son peuple. Les Libanaises ne ressemblent plus aux Libanaises, les Libanais plus aux Libanais. Ni physiquement ni mentalement. Nez retroussé et agressivité, pommettes slaves et manque de civisme, faux seins et indifférence, joli cocktail qui ne colle plus à l’image de ce croisement Orient/Occident qui faisait la fierté de nos 10 452 km2. On a pris le pire pour cracher le meilleur. Tableau noir. Noir corbeau.
Mais heureusement, qu’un village peuplé d’irréductibles Libanais résiste encore et toujours à l’envahisseur. Un village virtuel composé d’habitants éparpillés un peu partout et qui ne cède pas. Qui continue à entretenir un Liban vert, à se battre pour la préservation des vieilles demeures, à transmettre l’amour de leur cuisine en ne reculant pas devant l’irruption des sushis, à cultiver bio et sain, à faire preuve d’hospitalité et de solidarité, de gentillesse et de respect. Un village virtuel qui plante des cèdres pour les générations à venir, qui nettoie les plages, qui s’insurge aussi petites soient leurs voix/voies, qui lève le poing contre les inégalités, qui sourit, fait du bien, veut du bien et continue à aimer ce pays qu’il ne quittera pas, ce pays de tous les paradoxes avec qui on entretient de plus en plus une love and hate relationship. Mais jusqu’à quand tiendront-ils devant cet occupant tentaculaire qui ne vient plus que de l’intérieur ?