Giflé, violé, dénaturé – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 16 mai 2015

Et voilà, nous y sommes arrivés. Le peu du littoral qu’il restait à Beyrouth, va se faire bouffer. Bouffer par une privatisation hallucinante. Bouffer par des vautours qui ne s’acharnent plus sur les morts mais dorénavant sur les vivants. Des vautours qui tuent. Tuent ce qui subsistait du Liban d’avant. On a beau ne pas vouloir céder à la nostalgie, ne pas céder à la rengaine du « c’était mieux avant », on n’y peut quasiment plus rien. 14 pêcheurs ont été expulsés manu militari de leurs maisons pour les besoins d’un vaste projet touristique qui interdira au public de venir sur ces plages magnifiques et pittoresques de Dalyeh, face à la grotte aux pigeons. On privatise la côte. On détruit les vieilles maisons. On dénature ce pays, sans aucun scrupule, sans aucune considération pour ce qu’il est ou ce qu’il a été. Le Liban n’est plus ce qu’il prétend être. Et on ne fait rien. Parce qu’on ne peut rien faire contre des bulldozers. Ceux qui creusent des carrières et ceux qui tiennent les finances. Ils ont vendu leur âme au diable pour une poignée de dollars. Batroun commence à être assaillie par des complexes bling bling et certains villages de montagne commencent à perdre leur charme. Quant aux maisons libanaises, elles vacillent. Des rues à caractère traditionnel, il ne reste plus rien qu’un panneau. On ne comprend pas vraiment jusqu’où vont-ils aller. Etouffer les quartiers beyrouthins, faire de Mar Mikhael une zone urbaine totalement anarchique où montent des immeubles, érigés tels des phallus en mal de bonnes femmes. Des immeubles où on ne connaîtra même pas ses voisins. Les garages se transforment en galeries. Les dekken en une énième pizzeria ou en un énième bar. Les forêts ne ressemblent plus à rien, parsemées de squelettes de maisons qui n’ont pas pu être finies et traversées par des routes dangereuses. Ces routes de dingues où la même bretelle sert à entrer et à sortir, où les feux ne servent à rien, où les trous deviennent des crevasses que les crevards chargés de s’en occuper, ont oublié depuis longtemps. Que reste-t-il de la nature-même du Liban ? De son essence ? Le public s’est rué pour voir Le Prophète, mais que reste-t-il du Liban de Gibran ? Il a été dénaturé à l’instar du physique de son peuple. Les Libanaises ne ressemblent plus aux Libanaises, les Libanais plus aux Libanais. Ni physiquement ni mentalement. Nez retroussé et agressivité, pommettes slaves et manque de civisme, faux seins et indifférence, joli cocktail qui ne colle plus à l’image de ce croisement Orient/Occident qui faisait la fierté de nos 10 452 km2. On a pris le pire pour cracher le meilleur. Tableau noir. Noir corbeau.
Mais heureusement, qu’un village peuplé d’irréductibles Libanais résiste encore et toujours à l’envahisseur. Un village virtuel composé d’habitants éparpillés un peu partout et qui ne cède pas. Qui continue à entretenir un Liban vert, à se battre pour la préservation des vieilles demeures, à transmettre l’amour de leur cuisine en ne reculant pas devant l’irruption des sushis, à cultiver bio et sain, à faire preuve d’hospitalité et de solidarité, de gentillesse et de respect. Un village virtuel qui plante des cèdres pour les générations à venir, qui nettoie les plages, qui s’insurge aussi petites soient leurs voix/voies, qui lève le poing contre les inégalités, qui sourit, fait du bien, veut du bien et continue à aimer ce pays qu’il ne quittera pas, ce pays de tous les paradoxes avec qui on entretient de plus en plus une love and hate relationship. Mais jusqu’à quand tiendront-ils devant cet occupant tentaculaire qui ne vient plus que de l’intérieur ?

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