Call me – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 20 juin 2015

On s’écrit. On ne se parle plus, on s’écrit. On ne s’écrit pas en fait, on se texte. Loin des missives et des lettres de sept pages, des déclarations d’amour en prose, des cartons d’invitation sur papier bristol, des parchemins tachés d’encre et de cire du sceau familial, les SMS, WhatsApp, Messenger, Inbox et autres iMessages ou BBM ont changé la donne et annihilé l’essence même de l’écriture. Les mots sont avortés, la ponctuation inexistante sauf quand elle se transforme, quand un point virgule devient un clin d’œil et une parenthèse un sourire.
À l’ère de l’hypercommunication, on s’est bien planté sur la définition du terme. Et on est loin de cette mise en commun que devraient être les mots. Chaque être humain se planque derrière son écran, qu’il soit de téléphone ou d’ordi. Légitime. Il est plus facile de poser quelques lettres que de les énoncer. Plus facile d’enlever le sujet d’un « I miss you » accompagné d’un smiley que de dire ces trois effrayants et puissants mots « je t’aime » qui finissent souvent salis par un minable « t’m ». Plus facile de draguer dans une case qui ne laisse rien transparaître d’un regard. Le regard, le plus important de tous les moyens de communication. Plus facile de séduire, de s’avouer, de se déclarer en deux lignes, ces deux lignes qui ne laissent pas entendre la voix trembler. Ces deux lignes qui ne dévoilent rien du silence, de l’hésitation. Quel que soit le nombre de points de suspension, ils n’exprimeront jamais les paroles suspendues. Aussi suspendues soient-elles au bout des doigts, elles ne seront jamais devinées comme celles qui ont effleuré les lèvres sans jamais les quitter.
Aujourd’hui, tout est dans l’instantané. T’es où ? J’arrive. Descends. Chta2nelik (au pluriel par timidité), :p, ;), <3. Même les disputes se font en 140 lettres. Surtout les disputes. Ces disputes qui démarrent ici, dans une petite « window ». À cause d’un mot mal écrit, un mot mal interprété. À cause d’une phrase sans emoticon, une phrase sans intonation. Une phrase drôle qui ne l’est pas, sans des « ahahahaha » ou des « lol » – le mot le plus laid de l’histoire des expressions. À cause d’un cœur envoyé par erreur, un cœur rouge. Un emoticon qu’on ne lit pas de la même façon. Un sourire toutes dents dehors, que certains perçoivent comme étant sarcastique, et d’autres, comme un sourire gêné ou coquin. Ces nouveaux modes de communication n’en sont pas. Pas vraiment. Ils peuvent permettre un lâchage, c’est vrai. Une désinhibition. Ils sont un bon début, une belle introduction. Mais ce n’est que du virtuel. Du virtuel qui laisse des traces. Des traces que seul le récepteur retiendra. Parfois, on entend ce qui n’est pas dit, on le perçoit, on le (res)sent. On sait ce qu’on lit. Même si on a envie de déchiffrer entre les lignes, quand la virgule est mal placée – rapidité de frappe oblige – quand un «même» remplace un «mais» – correcteur automatique oblige – quand ça a été écrit, ça a été écrit. Avec des points d’exclamation qui font mal aux oreilles, des majuscules qui crient, des fautes d’orthographe, des abréviations saccadées. Évidemment que c’est pratique. Pratique pour rappeler un rendez-vous, organiser un plan à cinq, envoyer une photo et tout le reste, mais ça demeure la plus importante source de quiproquos, de malentendus et de confusions en tout genre. Et une source de stress inouï. Il a lu mon message, il n’a pas répondu. Elle est online et elle ne me parle pas. Last seen à 4h12. Il y a les deux « checks » gris, les bleus.
< ! –3–> Ne m’écris plus, appelle-moi. Dis-moi en une minute ce qui aurait pris une demi-heure sur WhatsApp. Raconte-moi avec ta voix pourquoi ça ne va pas, au lieu de m’envoyer un message indéchiffrable. Un message dont je n’aurai jamais la totalité du/des code(s). Un appel dont le seul but, souvent, est de dire à l’autre qu’on lui a envoyé un message auquel il n’a pas répondu.

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