Envie de rien, besoin de toi – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 25 juillet 2015

S’il nous restait un soupçon de sérénité, d’espoir ou de quelconque tolérance, il semblerait que la résignation et le désabusement aient pris leur place. Comme ça, sans crier gare. Pourtant, on l’attendait cet été. On s’était dit, tient, pas de voiture piégée, pas de coup fourré pour nous foutre en l’air l’arrivée de touristes aventuriers et totalement inconscients, probablement influencés par les derniers expats qui ont eu envie de venir passer quelques jours sur leur terre natale.
Expats pas expats, les Libanais s’en contrefichent, à part peut-être les retrouvailles larmoyantes à l’aéroport. Les Libanais sont down. Et c’est légitime. Morosité ambiante et visages fermés. Même ces fameux expats s’en rendent compte. Ils nous trouvent plus agressifs (ça s’saura), plus tendus, plus tristes. Et c’est légitime.
Qu’est-ce qui pourrait rendre un Libanais heureux en ce moment ? La criminalité ? La justice corrompue ? La crise, la bouffe avariée, les amoncellements de détritus beyrouthins, la saleté de la mer, les prix hallucinants, les salaires revus à la baisse, les chantiers en construction, les 15 jours de congé, le système de santé ou l’absence de président et ce qui s’ensuit ? Facebook ressemble à un grand faire-part nécrologique où sont diffusées les vidéos d’assassins impunis, de tortionnaires d’animaux, de motards lancés à toute allure sur les routes, de politiciens qui menacent et où sont affichés les portraits de femmes tombées sous les coups de leur mari. Facebook ressemble à une arène romaine où les pouces seraient tous baissés pour asséner le coup final, le châtiment ultime. Une arène nourrie de haine, d’amertume, d’aigreur, de complaintes et de fausses rebellions. De sourires jaunes et forcés, de moments de solitudes travestis en mégafêtes sur les plages de sable blanc à Mykonos.
Les Libanais sont moroses comme l’ambiance du pays. Pour une fois qu’il y a une certaine corrélation entre les deux. Les Libanais en ont ras-le-bol et ils n’ont envie de rien à part peut-être de se barrer vite fait. Les Libanais n’ont envie de rien. Étrange réponse qui sort de beaucoup de bouches de gens qui vont bien pourtant.
C’est que les Libanais ont peur. Peur de l’avenir, peur du présent, peur de leur passé qui se réveille vicieusement. Peur des intégrismes qui les entourent de part et d’autre. Peur de ce torrent tout sauf tranquille. Ils ont peur de marcher dans la rue la nuit et même l’après-midi. Ils ont peur de cette cocotte-minute prête à exploser d’un instant à l’autre. Peur de klaxonner un chauffard impétueux, de répondre à une insulte, de dire non à l’arnaque. Ils ont peur et ils sont résignés. Ils ne disent plus rien. Parce qu’ils pensent que ça ne servirait à rien. Ils ne profitent même pas de cet été où la mer est infestée de méduses, comme si elles savaient que le Liban est un pays à envahir.
Sauf qu’on peut l’envahir ce pays qu’on déserte. Le ré-envahir après l’avoir délaissé. Physiquement et/ou moralement. On peut, si ceux qui ont encore une once de positivité nous prennent par la main. S’ils organisent une grande réunion pour nous réconcilier tout d’abord avec les Libanais qui sont la raison pour laquelle nous avons aimé ce pays et sont la raison pour laquelle on le déteste aussi. S’ils organisent ensuite une grande excursion dans ces recoins vierges et sauvages que l’on ne connaît pas (encore), dans ces villages traditionnels. S’ils organisent une grande manifestation pour bousculer les choses.
Une sorte de nouvelle révolution du cèdre, le printemps arabe local. L’été libanais.

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