Last dance – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 5 septembre 2015

Qu’on soit un élève de 7e, un banquier, un roturier ou une femme au foyer, septembre sonne le glas de l’été. Réflexe scolaire, réflexe pavlovien, peu importe, septembre, c’est la rentrée. Le retour à la normale. Le retour au rythme. Le retour aux habitudes perdues. La plage ne nous fait plus de l’œil comme avant, les grandes soirées se font rares. On ferme les maisons de montagne. On trie. On range. On achète les fournitures scolaires. On reprend le chemin des bancs de classe, des chaises de bureau. Et ce chemin fait du bien. Voir à nouveau ceux qu’on ne voyait plus, faute de temps. Reprendre les déjeuners du samedi, les promenades du dimanche, les soirées rakhyé devant les séries télé de la rentrée…
Sauf qu’il n’y a rien de normal dans cette morose et violente rentrée libanaise. Rien de doux, rien de léger. Loin de là. Tout est anormal. Tout est âpre, lourd. Pourtant, cette normalité, on aimerait tant l’avoir. Vivre comme les autres. Vivre comme dans les autres pays. Vivre avec un président de la République. Un président qui irait à des sommets, qu’on caricaturerait. Un président qui proposerait des référendums. Qui dissoudrait l’Assemblée. Qui voterait une nouvelle loi électorale. Qui proposerait un gouvernement de technocrates compétents. Un gouvernement clean.
Vivre dans un pays sans corruption. Sans crétins à la tête des partis qui ne représentent plus grand monde. Sans des politiques aux mains sales, aux poches bien remplies. Trop remplies. Vivre avec des droits. Le droit à l’éducation, à la santé, à la sécurité. À l’égalité entre hommes et femmes. À la propreté. Vivre avec de l’eau. Avec de l’électricité. Ne pas être obligés d’attendre 18 heures avant de rentrer chez soi parce que notre corps ne nous permet pas de monter quatre étages sans ascenseur. Ne pas payer une eau qu’on ne reçoit pas. Ne pas se laver avec une eau polluée. Ne pas nager dans une eau polluée. Ne pas manger de la viande aussi pourrie que nos dirigeants. Vivre dans des rues propres. Ne pas avoir peur des prochaines pluies et de l’acide qu’on récoltera. Ne pas avoir à croiser à nouveau des rats sur nos trottoirs. Ne pas avoir à se faire piquer par des moustiques contaminés et contagieux. Ne pas avoir à crever de douleur à cause d’une gastro épidémique due à la saleté de l’air. Vivre dans un pays où l’on pourrait parler au téléphone pour 60 000 LL, sans coupures incessantes et sans payer pour les autres. On a trop payé pour les autres. On a toujours payé pour les autres. Payé tous les prix. Ne pas avoir à attendre 38 minutes pour télécharger un fichier. Ne pas avoir à remplir ce fichier pour demander un visa qu’on nous refusera plusieurs fois avant de nous l’octroyer. Pour 3 mois. On ne sait jamais si l’idée nous viendrait d’aller voir ailleurs. Vivre sans avoir honte.
Cette normalité que nous offre la rentrée n’est qu’illusoire. Le seul sentiment concret qui nous habite est l’attente. L’attente qu’un jour, nous aussi… Nous aussi, parce que rien ne nous manque. Parce que les légendes qui nous bercent depuis la nuit des temps sont vraies. Parce que oui nous avions tout. Et que ces éclats de ces tous peuvent à nouveau (re)devenir un ensemble. Parce que ces éclats de nous peuvent à nouveau se (ré)unir. Parce que si un jour on a pu aider nos voisins, loger les exilés, tendre la main, partager nos mezzés ; si un jour on a pu ne lever qu’un seul drapeau, ne scander qu’un seul hymne, joindre nos voix/voies, alors on peut encore. On peut utiliser notre dernier souffle. Parce qu’après il sera probablement trop tard.
Cette rentrée est celle de notre dernière danse. Notre dernier tango à Beyrouth.

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