Saudade – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 1er août 2015

Le mal du pays. Comme si ce synonyme avait été créé pour nous. Comme si le mot «nostalgie», qui se compose de deux mots grecs qui veulent dire retour et tristesse, désignait le sentiment de beaucoup de Libanais. Les souvenirs se ramassent à la pelle (c’est d’actualité), les regrets aussi. Cette jouissance douloureuse qu’est la nostalgie est hallucinante. Hallucinante parce que aussi dingue soit-elle, elle concerne les années de guerre. Cette période qui a chapeauté les seventies et les eighties. Chapeauté, pas avalé. On est nostalgique de son enfance, de son adolescence. Des souvenirs liés aux lieux de la vie passée. On est nostalgique de ces moments-là. Ces moments à la fois d’insouciance et de peur. De (sur)vie. Cette vie qui a pris le dessus sur tout. Cette vie que beaucoup de gens regrettent. Ces Libanais qui ont le mal de leur pays. Leur pays de cette époque. Allez expliquer ça à des gens qui sont nés à partir des années 90. On peut comprendre la nostalgie de la dolce vita pré-1975. L’âge d’or libanais. Celui des Caves du Roy, du Casino, du Flying Cocotte, du Stéréo 70 ; celui de Bardot, de Dalida, de Von Karajan. Du St-Simon, du St-Michel. Ça, on comprend. Le Liban d’avant-guerre avait un goût sucré. Ce qui est plus difficile à concevoir, ce sont les regrets des années sombres, du Liban amer. 1975, 40 ans pile poil. Cette année-là, les Sex Pistols se formaient, les Pink Floyd chantaient Wish You Were Here et John Lennon écrivait Fame pour David Bowie.
Mais ce n’est pas de cela dont se souviennent les Libanais.
Malgré l’horreur, les morts, les maléji2, les exils, les Libanais se souviennent de ces 15 années avec nostalgie. Comme si la vie était plus belle en ce temps-là. Plus belle qu’aujourd’hui. Comme si vivre au jour le jour les avait rendus plus forts. Plus forts que maintenant où l’avenir a des odeurs de déchets. Pourquoi et comment peut-on regretter cette période qui nous a fait sombrer dans le plus grand merdier de tous les temps? Parce qu’économiquement, la livre était encore forte? Parce que la fawda n’était pas aussi présente, souvent contrôlée par les milices qui divisaient le pays ? Parce que malgré tout il y avait un État? Parce que ce n’était pas le chacun pour soi? Parce que c’était chacun pour tous, solidarité, aide, empathie? À l’époque, les voisins aidaient les autres, soutenaient les autres. Jouaient aux cartes dans les escaliers avec les autres. À l’époque, on vivait comme s’il n’y avait pas de lendemain en imaginant que ces lendemains seraient meilleurs. À l’époque, on dansait pour conjurer les mauvais sorts. À l’époque, on chantait en chœur avec Barzotti, on allait au Mont La Salle voir des concerts de fortune, à la Macumba pour applaudir Jean-Jacques Lafont parce qu’ils étaient les seuls à venir interpréter un tube lors des accalmies. Et c’est pour ça qu’ils drainent encore autant de monde aujourd’hui. Parce que ce sont, avec beaucoup d’autres, les témoins d’une période révolue. Un peu comme le Sporting qui sous son sol de béton rappelle aux quadras que c’est là qu’ils ont appris à nager. Nager sous les bombes.
Aujourd’hui, les gens se crachent dessus, ne se respectent plus, jettent des matelas en pleine crise des poubelles, volent l’électricité de leurs voisins. C’est la loi de la jungle. Le chacun pour soi. L’État est démembré. Le citoyen aussi. Alors oui, les Libanais regrettent ces moments-là où ils vivaient mieux que maintenant. Aussi folle peut être cette idée. Aussi étrange que puisse être ce sentiment.
En 1975, sortaient 4 films aux titres prémonitoires, 4 films qui résument si bien notre aujourd’hui, 40 ans après : Le Sauvage de Rappeneau, The Man Who Would be King (no comment), Jaws et One Flew Over the Cuckoo’s Nest. Est-il nécessaire de rappeler que c’est ce que l’on fait depuis 4 décennies ? On y est dans ce nid de coucous. On y est jusqu’au cou.

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