Vide-poches, Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 11 juillet 2015

On a beau être un riche rentier, une successful business woman, un altruiste avec le cœur sur la main, il y a bien un moment où, dans des situations bien particulières, on agit avec pingrerie sans raison aucune. Comme si un mini-Harpagon sommeillait en nous, nous poussant à radiner sur un truc totalement inutile ou garder un truc totalement inutile. Comme ça. Parce qu’on ne sait jamais. Cette aversion de la perte existe depuis toujours et, étonnamment, elle se manifeste à travers des attitudes complètement irrationnelles. On pourrait appeler ça le phénomène du vide-poches. Ce fourre-tout qui trône sur le guéridon dans l’entrée. Un panier, un grand cendrier, une vieille boîte où on met tout et n’importe quoi. Les clés, mais aussi un bouton de rechange d’on-ne-sait-plus quelle veste, un post-it où est inscrit un numéro de téléphone d’on-ne-sait-plus qui, un Bic desséché sans capuchon, un élastique, un briquet pourri, un cure-dents, une carte de visite, la facture du mois de décembre du gars du moteur, le ticket de caisse du supermarché, un boarding pass, une photo d’identité, des trombones, un vieux bonbon, des pièces de 250 LL, une vis, une vieille pile oxydée. En parlant des piles, dès qu’elles sont vides et qu’elles font bugger la télécommande, on les fait tourner, on les retire, on les remet, on tape dessus au lieu de se lever et de les changer. Paresse ?
Oui et non. Si elles peuvent tenir encore un peu, c’est mieux. Comme le dentifrice qu’on va presser jusqu’au dernier morceau de pâte, même s’il est dégueulasse. Comme ce tube qu’on coupe pour racler les derniers centilitres de crème de jour, la bouteille de shampoing où l’on rajoute un peu d’eau pour ne rien laisser. Les femmes utiliseront leurs crayons et rouges à lèvres jusqu’à ce que le premier ne puisse plus tenir entre leur pouce et leur index, jusqu’à ce que le dernier les blesse. Allez comprendre quel est ce mécanisme qui anime la plupart d’entre nous… Ce mécanisme qui nous pousse à garder plein de trucs au lieu de s’en délester. Un pantalon taille 36 datant de cette ère jurassique où nous étions minces. On ne sait jamais. Sacré dynamo que cette phrase. On ne sait jamais si on reperd ces 12 kilos et demi qu’on accumule depuis 7 ans. On ne sait jamais si la mode de la veste imprimée vichy reviendra, surtout que la veste est d’une grande marque. Ah ça, la veste chère, la paire de Gianvito, le sac Balenciaga, les Weston ont beau faire des allers-retours dans la tetkhité chaque saison, sans qu’ils ne soient jamais portés, on ne se résignera pas à s’en débarrasser.
Comme on réfléchira à deux fois avant de payer une app pour notre smartphone parce qu’elle coûte 4,99$. Trop cher pour une app. Pas pour le valet parking. On se tapera une bonne trotte pour retirer du ATM de notre banque afin de ne pas payer les 5000 LL de commission qu’on vient de dépenser en essence.
On emmagasine dans une mouné où sont éparpillés des souvenirs nécessaires et accessoires et de grosses conneries. La boîte en carton d’un ordi reçu à Noël au cas où on aurait voulu l’échanger. Sauf qu’on est en juillet. On aime les boîtes d’ailleurs. Et puis, finalement, on fait du recyclage. La boîte de barazi’ Semiramis s’est transformée en boîte à couture, les bouteilles en verre Sohat en soliflores de fortune, les sacs du supermarket en sacs-poubelle des WC. On jette moins, on pollue moins. On reprise. Des collants filés aux fesses (ça se voit pas), une chaussette trouée dont on ne sait pas où se trouve la deuxième (pourtant on la garde avec espoir). On se sèche avec un vieux peignoir pourri, élimé au col, déchiré aux coudes et qui n’absorbe plus très bien l’eau dégoulinante de nos cheveux. Et on dort encore avec ce tee-shirt mchatwar du Hard Rock Café Paris datant de son ouverture en 1991.
Mais ça, c’est autre chose. Ça c’est affectif.

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