Zbélé – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 29 août 2015

On ne parle que de ça. On n’entend que ça. Tout a été dit. Ou pas. Quoi écrire encore sur les déchets ? Sur cette crise dont on ne voit pas la fin ?
Quoi écrire qui n’a pas déjà été dit ? Ressassé, crié, décrié. Impossible de parler d’autre chose. Impossible de trouver l’inspiration pour écrire autrement. Quelque chose de plus, de différent. Ce n’est pas une page blanche. C’est une page tachée de bleu. Bleu plastique où l’encre n’adhère pas. Où les moustiques contaminés viennent faire leurs provisions empoisonnées. Une page tachée de graisse, de fruits pourris, où sont écrasés des fleurs fanées et des morceaux de plastiques, des canettes de Coca, des bouteilles compressées, un vieux cahier d’école et du papier toilette. Une feuille où aucun mot ne peut glisser, tant on en a entendus. Poubelle, recyclage, Mashnouk, Mykonos, Riad el-Solh, manifestation, appel d’offres, Sukleen, Amal, gaz lacrymogène, prix de la tonne, démission, élections, Arc-en-ciel, jaune, microbes, Monteverde, corruption, gouvernement, gastroentérite, parlement, mur de béton, Naameh, dépotoir, déchèterie, pneus, incinérateurs, vandales, infiltrés, jets d’eau, saleté, insalubre, colère, ras-le-bol, société civile, #youstink. Tout a été dit. Ou pas. Et on ne comprend rien. On ne sait pas où l’on va. Où est l’issue, la solution ? Comme si nous étions plongés dans un immense trou noir pollué. Et dire que Stephen Hawking vient de découvrir comment s’échapper d’un trou noir.
Qu’il vienne nous aider. Nous expliquer comment sortir de cet immense trou noir. Comment faire pour arranger cet immense merdier. Ce merdier qui nous a fait oublier al-Assir, l’absence de président alors que c’est la première chose que nous devrions demander. Un président, une dissolution, des élections. Et on prendra les mêmes et on recommencera. Et on continuera à payer leurs salaires mirobolants, à remplir leurs poches de nos impôts, à se faire avoir sans broncher. On restera chez soi, les fenêtres fermées pour ne pas sentir les odeurs. Pour ne pas laisser la fumée des amoncellements de détritus nous envahir les narines.
Quoi écrire qui n’a pas déjà été dit, macéré, craché. Par des intellectuels, des journalistes, des pseudo-rebelles, des wanna be Che Guevara, des activistes de dernière minute, adeptes de la récupération. Quoi écrire qui n’a pas été raconté par des youtubeurs plein d’humour. Des Simi Merheb, Pierre Hachach, Farid Hobeiche. Quoi demander qui n’a pas été déjà mentionné dans les slogans des manifestants. Quoi faire en cette fin de mois d’août où les derniers vacanciers partent pour la première fois, le cœur léger, vers un air plus sain. Quittant ces ponts en-dessous desquels, on cache des sacs-poubelles et encore des sacs-poubelles. Cette mer où l’on ne sait plus si cette forme transparente qui flotte est un sac en plastique ou une méduse. Même les méduses se sont fait la malle.
Quoi réfléchir comme plan qui aurait un but pour qu’il ne se transforme pas seulement en souhait ? Comment retrouver notre identité ensevelie sous ces montagnes de zbélé. Ces sacs qui logent au nirvana de la déchèterie. Ces sacs remplis de produits à peine consommés, de bouteilles de vin et d’arak, de restes de gigot. Ces sacs qui ont commencé leur vie dans des maisons de montagne, des appartements cossus, des restaurants bondés. Ces sacs qui terminent leur existence dans les plus beaux sites libanais. Dans nos montagnes, nos rivières. Sur nos côtes, au fond de nos plages.
Ces sacs qui sont devenus les rôles principaux de cette immense mascarade, de cette farce qu’aucun homme de théâtre n’aurait jamais pu écrire. Rideau.

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