Aftermath – Médéa Azouri, L’orient-Le Jour, samedi 28 novembre 2015

Jongler avec la tristesse et la résignation est devenu pour nous un exercice quotidien. Après des semaines de colère, on a comme l’impression que l’affaire des poubelles ne fait plus partie de nos préoccupations. La situation mondiale, cette immense partie de Risk où nous sommes tapis dans un coin du tout petit État que nous sommes, est devenue (malheureusement) notre sujet principal de conversations. Normal. World War III, Monopoly géant où on a définitivement perdu la rue de la Paix, partie d’échecs où bien évidemment nous sommes les pions des fous ? Probablement un peu de chaque. Sujet principal avec une question subsidiaire (sans aucun prix à la clé) : rester ou partir ? Mais partir où ? En Nouvelle-Zélande peut-être. Sur Mars puisqu’il semblerait qu’il y ait de la vie. Ce serait intéressant d’arrêter la terre pour en descendre et se mettre en orbite. Parce que Bourj el-Brajneh, Paris, Saint-Denis, Bamako, Cameroun, Tunis, sans parler de l’Irak, la Syrie, le Yémen, les avions russes, et toutes les menaces qui pèsent sur les autres pays, ça brûle partout. Et on le sait pertinemment, ça ne va plus s’arrêter.
Nous, ici, on prépare fébrilement Noël et les fêtes de fin d’année. Nous, et les autres. Paris est triste. Les Parisiens sont tristes. Les Parisiens ont peur. Les Français ont peur. Nous, on ne sait quasiment plus ce que c’est. C’est ce qu’on appelle la résilience. Nous sommes tellement traumatisés qu’on ne sent plus rien. Comme un vide intersidéral. À Paris, le vide est terrifiant. Les rues deviennent fantômes une fois la nuit tombée, les transports en commun ne sont plus aussi bondés, les restaurants touristiques sont délaissés par les étrangers qui n’ont plus envie de venir se prélasser sur les terrasses de Montmartre ou de Saint-Germain-des-Prés. Les chauffeurs d’Uber aux noms arabes voient leurs courses annulées, parce qu’un Hakim, un Ahmed ou un Brahim, ça ne laisse rien présager de rassurant pour les Parisiens. Nous en sommes arrivés là. Vandalisme dans des mosquées, haine raciste montant en flèche, tolérance ground zero. Le pays des droits de l’homme, de la liberté de pensée. Les seules discussions restantes se font autour des «événements» du 13 novembre. Les événements… Nous connaissons bien ce terme qu’on a souvent utilisé pour décrire la guerre, la guerre civile ou la guerre fratricide qui ont fini de nous achever. Ces guerres qui ne font pas partie de nos livres d’histoire. D’ailleurs que diront les livres d’histoire du monde dans 20, 30 ans ? Que relateront-ils ? Raconteront-ils le paroxysme de la bêtise humaine ? De la sauvagerie humaine ? De l’ignorance des factions terroristes, de leur aveuglement ? Que diront les livres à propos des massacres en Syrie, au Congo, des épurations ? De la destruction du patrimoine de l’humanité? Que c’était une question de pétrole, de gaz, de stratégie, de ventes d’armes, de lobbys?
Que diront nos livres d’histoire dans quelques années? Qu’à force de se sucrer sur les dos du peuple, les hommes politiques libanais ont sucé jusqu’à la dernière goutte de moelle de l’épine dorsale du Liban. Tellement sucé que le pays est devenu un pantin désarticulé entre les mains d’on ne sait qui. Parleront-ils de la catastrophe sanitaire où nous sommes plongés? De la viande avariée, de la mer polluée? Et j’en passe. Paris brûle-t-il? Paris restera une fête comme l’a si bien dit Hemingway. Nous, il nous reste à espérer que Beyrouth renaîtra de ses cendres, comme elle a toujours su si bien le faire.

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